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Publié par Chantal Lévêque

Luchini : la voix de ses maîtres

« Comédie française. Ça a débuté comme ça…» de Fabrice Luchini

Editions Flammarion, mars 2016, 240 pages

Il écrit comme il parle. On croit le voir, on croit l’entendre…

Luchini dans toute son exubérance débridée, ses envolées lyriques, son hystérie cabotine - qu’il réfute d’ailleurs. Jouée, l’hystérie… il essaie juste « de faire venir dans sa boutique », d’attirer le chaland sur les boulevards de la grande littérature. Tout près, au plus près de ses auteurs favoris : La Fontaine, Rimbaud, Céline, Barthes, Nietzsche, Murray. Des citations en vois-tu, en voilà. Pour ce dernier, 8 pages : c’est pas un peu trop ? « Mais c’est pas rien, Murray. Murray… c’est fabuleux ! » On croit l’entendre, vraiment ! Répétitions, mots appuyés, le sens de la formule toute personnelle. Et la voix, bien sûr, entre mille reconnaissable.

Et le voir. Arrêt sur image : lancer de bras syncopé sur le haut de la tête pour aplatir on ne sait quelle mèche rebelle (reliquat d’une timidité de haute lutte vaincue ?), grands yeux bleus tout écarquillés au regard fixe et hypnotique, le sourire… carnassier. Toute la gestuelle vient appuyer le propos. « C’est im – monde… »

Luchini : la voix de ses maîtres

Même s’il reconnaît ne pas être un mec bien (snob et méchant), s’il fait acte de vantardise à plus d’une occasion (ses potes les acteurs, les hommes politiques, Madame la Ministre et Barthes, en passant, à qui il cloue le bec), même s’il se donne un air de revenu de tout, frisant l’ironie vacharde à plus d’une occasion, celui qui a débuté comme apprenti-coiffeur jusqu’à devenir cet amoureux de la langue, lecteur, comédien, acteur de cinéma, n’est pas dupe de la comédie humaine.

« Nous allons ainsi vêtus en société, c’est-à-dire au pays des masques qui ne veulent pas qu’on les dise tels ; et nous aussi nous agissons comme tous ces masques avisés, et nous éconduisons d’une façon polie toute curiosité qui ne vise pas notre « costume » : extrait de la pensée nietzschéenne qu’il reprend à son compte, puisqu’il continue ainsi :

« Ce qu’il décrit dans ces citations, je l’ai vu. Je le constate chez les gens qui se présentent rayonnant d’amis. C’est simplement de l’instrumentalisation névrotique. C’est la vraie question. Comment dans la relation, on échappe à la névrose de l’instrumentalisation ? L’être humain pratique des relations instrumentalisées. L’autre me sert pour mon moi. Qu’est-ce qu’il y a comme rencontre ? J’ai vu que tous ceux qui théâtralisent le contact social, qui aiment les autres, ont laissé en chantier leur identité. J’ai été ça. J’ai été un artisan de la relation aux autres. Un artisan de la séduction. L’art d’attirer l’attention… »

Serait-il maintenant celui qui vole, qui a appris à voler, qui s’aperçoit en dessous de lui-même et qu’en lui à présent danse un dieu, comme dans « Ainsi parlait Zarathoustra » ? Y aurait-il un lien entre les textes qu’il choisit et son propre itinéraire. C’est ce qu’il semble démontrer dans cet exercice littéraire, une commande des Editions Flammarion qui l’a sollicité au sujet de ses choix d’auteurs. D’où ce ton d’admiration sans concession, ces commentaires affirmés, ses interprétations pas si hasardeuses que ça, ses souvenirs de jeunesse. Et puis beaucoup de ses découvertes sur le terrain de la diction.

« Dire des textes, c’est impossible… Difficile de ne pas surcharger. » Attention à l’excès d’exubérance, au risque de dépasser le lyrisme du texte. « Un texte loin d’être un monologue, plutôt une conversation… »

Et puis, ça et là, quelques mots sur son histoire. « Ça a débuté comme ça… » Et sur ses goûts et ses dégoûts. Haro sur le portable, sur l’utilité d’une psychanalyse et toute sa sympathie par contre à Nagui, au passage. En vrac, pas très rangé, mais c’est tout lui. Un coq à l’âne perpétuel, un as de la digression. Tout ébouriffé dans des élans où il se perd, lancé à toute berzingue sur les autoroutes de la citation, tout de mémoire et sans jamais perdre son souffle. Ou si peu…

Il se dit un passeur… et de lire ses propos nous amène effectivement à des sonnets oubliés ou sur de nouveaux territoires.

Relire avec lui, avec son rythme à lui, «La Laitière et le Pot au lait » : « Légère et court vêtue elle allait à grands pas;/ Ayant mis ce jour-là, pour être plus agile,/ Cotillon simple, et souliers plats. »

Ou voyager avec Rimbaud, à nouveau : « Par les soirs bleus d’été, j’irai par les sentiers,/ Picoté par les blés, fouler l’herbe menue » :

« C’est autre chose que ces images où les gens sont très épanouis mais toujours avec des chips … et où tout le monde est en groupe » rajoute-t-il.

Ou encore rire avec Beckett « En attendant Godot » : « Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? - On attend - Oui, mais en attendant. »

Et redécouvrir Barthes dans ses Fragments d’un discours amoureux : « Suis-je amoureux – Oui, puisque j’attends. »

« L’identité fatale de l’amoureux n’est rien d’autre que : je suis celui qui attend. »

Voilà ce qu’il nous offre, Luchini, dans sa Comédie française. C’est cela qui est fascinant!

Avec un air à la Roberto Benigni, son timbre un peu timbré comme en écho, son autodérision perpétuelle et son intrépide sincérité, son culot aussi pour démystifier les grandes entreprises médiatiques tout en jouant le jeu (et le Festival de Cannes cette année en fut un bonne démonstration)… il y a là, sur papier, de quoi passer un bon moment.

Chantal Lévêque

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