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Publié par Chantal Lévêque

La cheffe, roman d’une cuisinière, de Marie NDiaye

(Editions Gallimard, octobre  2016, 276 pages)

Marie NDiaye est née à Pithiviers, le 4 juin 1967. Elle s’est mise à l’écriture très tôt, vers l’âge de douze ans. À dix-sept ans, elle publie son premier roman. En 2001 Rosie Carpe lui vaut l’obtention du Prix Femina et en 2009 Trois femmes puissantes le prix Goncourt. Si Marie NDiaye est avant tout une romancière, elle a aussi écrit pour le théâtre et le cinéma ainsi que des livres pour la jeunesse.

 

Il était amoureux d’elle, il est loin à présent… en Catalogne, à Lloret de Mar, et il tente de l’oublier. Il l’a observée jour après jour et il vous prend à témoin, il vous interroge, il ira même jusqu’à vous invectiver. Il fera les questions et les réponses. Il tremble encore quelquefois quand il parle d’elle.

Commis en sa cuisine, il avait l’âge de sa fille et il l’observait, il cherchait à la comprendre.

Ils avaient de longues conversations, le soir, la cuisine rangée… image en surimpression de Catherine Frot dans « Les saveurs du Palais »…

Il a enquêté ensuite, méticuleusement, auprès de ceux qui l’ont approchée. Avec admiration, vénération, il dresse un portrait au scalpel de sa Cheffe, cette femme forte et déterminée, loyale, compatissante et aimante. Une femme singulière et puissante comme le sont si souvent celles qui naissent sous la plume de Marie NDiaye.

C’est une Cheffe, non pas dans le sens d’une femme de pouvoir, plutôt dans celui de la maîtrise qu’elle exerce sur elle-même, sur les autres et sur son art. Hormis sur sa fille, terrible point noir dans son existence. Elle a gagné ses galons de haute lutte, toujours inspirée par cet art sacré qu’est pour elle la gastronomie.

C’est lorsque ses parents, simples ouvriers agricoles, d’une honnêteté d’âme irréprochable, la placeront à 16 ans dans une famille bourgeoise en tant qu’employée de maison qu’elle découvre l’univers culinaire et qu’alors déjà, elle échafaude la nuit des créations toutes personnelles. « Des visions d’aliments et de vaisselle envahissent ses rêves ». Remplaçant un temps la cuisinière, elle donnera libre cours à son imagination et son talent. Puissance de création qui la pousse vers des mets âpres et sobres, minimalistes dans les saveurs et la présentation… on ne peut plus éloignés de la façon dont son roman nous est conté. Totale dissymétrie entre les aspirations culinaires de la Cheffe et la voix de cet admirateur qui nous la décrit. L’écriture vous transporte dans ces temps où la langue était précieuse, chatoyante et d’une richesse rarement égalée à présent. Où le souci constant de la justesse des traits de caractère, la précision millimétrée des mouvements de l’âme amènent à l’usage d’une multitude d’adjectifs qualificatifs jamais redondants dans leur sens, plutôt parfaitement éclairants et toujours à leur juste place.

« Oh oui, elle observait en silence et sans en avoir l’air, avec ce visage légèrement distant qu’elle avait, peu mobile, parfois comme glacé dans une expression intentionnellement neutre qui déroutaient ceux qui s’avançaient vers elle avec chaleur et fraternité, et comme son œil  devenait scrutateur… alors les épithètes choisies vous saisissaient par leur véracité, comme autant de traits atteignant le cœur du cœur de la cible. » Exactement comme cela : la description exacte du travail de l’écriture au travers du don d’observation de la Cheffe cuisinière.

Que dire aussi de ces italiques qui vous font voyager du passé au présent, dans les remémorations du narrateur, où toujours le doute subsiste, mélancolique. C’est la pensée qui chemine, ici et soudain là-bas, sans transition si ce n’est la forme des caractères. L’esprit créateur de cette grande écrivaine donne ici sa pleine dimension. Ecriture féminine, exigeante et précise. Parce que dans ce monologue intérieur en faveur de la Cheffe, il est plus question de l’étude, de l’analyse des sentiments que des événements qui adviennent. Oh, ils adviennent, mais à petits pas… qui s’accélèrent dans les dernières pages, lorsque soudain vous apparaîtra l’inconcevable retournement des choses. Toutes les péripéties sont là comme démonstration, comme preuves à l’appui de l’influence des tempéraments sur le destin des hommes. Cette façon de décrire cette si particulière personne, de présenter son allure et ses paysages intérieurs, d’autant plus savamment et prodigieusement habile que les transitions sont douces et fluides, vous amène subrepticement à la considérer comme une connaissance, à la voir évoluer dans son restaurant « A la bonne heure », qu’elle ouvrira ensuite et qui lui permettra d’obtenir une étoile. Et bien souvent, même si cela vous demandera un effort, vous serez touché par le juste impact des mots, hautement calibrés, un peu comme dans ces romans du 17ème siècle, dans tous ces écrits de femmes qui creusent, forent, remuent et se découvrent dans l’exploration intime de leurs sentiments. Sentiments amoureux inachevés ou sans retour. Amour platonique ici de celui qui raconte et amour maternel aussi de son sujet : prolifique et complexe.  

Comment ne pas voir dans ce roman à la gloire d’une cuisinière, au génie créatif extraordinaire, la métaphore d’un écrivain en prise avec la réalisation de son œuvre ? Le parallèle me semble tellement évident ! Se livrer à une transposition, parfois, vous en donne la mesure…

« Je n’ai jamais réussi, moi, à oublier ceux pour qui je préparais à manger, j’ai toujours craint de ne pas leur plaire, j’ai tâché d’accorder ma pratique à ce que je me figurais de leurs goûts ou de leurs souhaits, c’est pourquoi je suis resté quelconque, vertueux et cependant anxieux, c’est pourquoi je n’ai jamais régné sur quoi que ce soit, sans trouver nulle sérénité pourtant, le souci médiocre ne m’a jamais quitté, je n’ai jamais connu la paix, ni cette calme, cette froide exultation de la solitude en train de créer. » (Ou comment ne pas écrire selon la mode mais en accord avec soi-même)

« Elle apprenait vite et oubliait peu et elle se formait ainsi en travaillant, en expérimentant, en se trompant de temps à autre… elle restait apparemment flegmatique devant l’échec ou le demi-succès, elle se montrait en réalité d’une ténacité intransigeante, d’une détermination glaciale et forcenée là où, parfois, il aurait été plus judicieux de laisser de côté la préparation récalcitrante, soit pour y revenir dans une intention légèrement modifiée et prendre par surprise sa propre sagacité enrayée, soit pour se donner le temps de comprendre que l’idée n’était pas bonne… » (Ou comment cueillir les mots à point, leur laisser du temps parfois pour les servir au moment opportun).

« Elle n’aurait jamais de toute sa vie pour réaliser la cuisine infiniment variée, énigmatique, fertile qu’elle avait en tête, et il existait dans des produits qu’elle ne connaissait pas encore, et sa pensée abondante concevait des images abstraites et belles de structures accomplies auxquelles elle voulait, elle le sentait, que sa cuisine s’apparente, mais elle ne comprenait pas elle-même ce que cela signifiait … » (Ou encore l’imagination débordante, le pouvoir d’invention latent qui ne demande qu’à éclore sur le papier)

«… ses dispositions trouvent la cuisine comme terrain d’épreuves, c’est que je la tiens pour une artiste qui, en d’autres circonstances, aurait donné sa mesure dans la peinture ou l’écriture, je ne sais quoi encore, mais la Cheffe n’aimait pas que je considère les choses ainsi, elle ne pensait pas avoir une complexion particulière, un talent qui lui serait propre, seulement la chance d’être organisée, travailleuse, intuitive et d’héberger en soi, sans garantie que ce fut pour toujours, le petit génie de son métier… »  (Et là, noir sur blanc, confirmation de mon intuition.)

Il y a en écriture comme en cuisine, certaines qualités à développer… mais il y a toujours à l’origine ce pouvoir créatif, cette sensibilité toute personnelle, cette conviction intérieure à nourrir sans cesse pour qu’un chef-d’œuvre, quelquefois, puisse apparaître… pour le plaisir des autres, pour celui des lecteurs…

Chantal Lévêque

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