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Publié par Bernard Revel

Code Da capo

 

 

II. Le Signal de l’Alaric

 

Je suis resté toute la nuit dans ces ruines. La peur de connaître le même sort que Pif me paralysait. Je ne voulais pas disparaître sans laisser de trace. Alors, avant de devenir fossile moi aussi, j’avais tenté de raconter mon histoire. C’était mon métier, après tout. J’étais persuadé que ce serait mon dernier article. Je me souviens avoir pensé à l’ironie de la situation. Moi qui avais tant écrit sur les malheurs des autres, voici qu’à présent je devais faire le compte rendu de ma propre fin.

Des aboiements me réveillèrent au petit matin. Je mis mes mains sur mes joues. Elles n’étaient pas de pierre. Tout semblait normal. Le vent s’était calmé. 

En m’éloignant des ruines, j’aperçus au loin, le rocher qui m’avait terrorisé. Il fallait que je sois dans un drôle d’état cette nuit pour voir dans cette masse vaguement sphérique mais assez impressionnante quand même, la tête fossilisée de Pif. Je m’en voulais terriblement. Je m’étais fait peur moi-même, tel un enfant qui, sous l’effet d’une lecture, voit les ombres de sa chambre devenir des formes menaçantes.

Un homme venait vers moi. Plusieurs chiens de chasse couraient à ma rencontre. Je sentis la peur m’envahir à nouveau. Puis, je me dis que les pièges de l’imagination, ça commençait à bien faire. Alors, je me dirigeai d’un pas ferme vers l’inconnu qui, en trois sifflements, fit arrêter ses chiens. « Vous êtes matinal », me dit-il lorsque je fus à sa hauteur. Je lui répondis que j’avais dormi dans les ruines. Son haussement d’épaules semblait signifier qu’il ne fallait s’étonner de rien avec les touristes. Je lui demandai s’il venait souvent par ici. « Tous les jours. Je sors les chiens en attendant l’ouverture ». Il ajouta, voyant que je n’avais pas l’air de comprendre : « Les sangliers. On fait des battues par ici. »

Comme il commençait de s’éloigner, je lui lançai : « Vous n’avez jamais rencontré dans le coin un type maigre avec un gros nez ? » Il revint vers moi. C’était un vieil homme, petit, massif, coiffé d’une casquette jaune à la gloire de « Reebok ». Il parut soudain de mauvaise humeur. « Bietaze, si je le connais ! C’est le fada de la capitelle, non ? Il est resté plusieurs jours, là-haut, à faire son cirque. Si je l’avais vu monter la porte, celui-là ! » Encore un fois, il haussa les épaules devant mon air ébahi. « Vous n’avez qu’à aller voir vous-même », me dit-il. Et sifflant ses chiens, il poursuivit son chemin.

Ce Pif commençait à m’énerver. A cause de lui, je venais d’avoir la peur de ma vie, et, à présent, j’apprenais qu’il était venu faire l’imbécile au sommet de l’Alaric. Je n’avais vraiment pas envie de m’intéresser aux activités d’un dérangé. Je faillis suivre le sentier de droite, celui qui descend vers Moux. Mais j’ai pris celui de gauche qui monte à la capitelle en passant par le Signal. Au point où j’en étais !... 

La première chose que je vis en atteignant le Signal de l’Alaric, ce fut la porte posée à l’horizontale sur des rochers. J’étais passé tout près d’elle quelques heures plus tôt sans la voir. C’était une vieille porte noire, rongée par le temps, juste bonne à brûler. Je la retournai. Quatre mots étaient maladroitement peints en blanc dans un coin : « Signes sur une porte ». Au-dessous, toujours en blanc, était tracé quelque chose qui ressemblait à une croix ou au signe +. Tout cela devenait grotesque. Je me demandai si Pif n’était pas dans la capitelle, là-bas, en train de m’épier en se marrant. J’y allai d’un bon pas.

La hutte pointue aux pierres cimentées à la va-vite par la classe d’un prof écolo tendance doux-dingue, il y avait une trentaine d’années, avait bien résisté au temps. A l’intérieur, il n’y avait personne. Une grosse pierre posée contre la paroi semblait avoir servi de siège. J’aperçus du rouge sur un côté. La couleur avait changé mais l’écriture était la même. Je lus : « Da capo ».

La farce continuait. Elle était plutôt grossière. Le Signal de l’Alaric renvoyait à des signes sur une porte et le cap de capitelle se retrouvait dans « da capo ». Dans le genre jeu de mots, on peut faire mieux.

En sortant, je vis encore un graffiti écrit en grosses lettres capitales sur une plaque de ciment derrière la capitelle : « ESTRANGIER DEFORA. OC ».

Ça, j’en étais sûr, c’était la signature de Pif.

Bernard Revel

 

A suivre

 

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