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Publié par Bernard Revel

Javier Cercas : un instant de courage et de grâce

"Anatomie d'un instant" de Javier Cercas, Prix Jean Morer 2011 des Vendanges littéraires.

(Editions Actes Sud, 428 pages)

Moins de six ans après la mort de Franco, la jeune démocratie espagnole a vacillé le 23 février 1981 à 18h23, lorsque des gardes civils armés ont envahi le Congrès au moment où les députés au grand complet procédaient à l’élection du successeur d’Adolfo Suàrez à la présidence du gouvernement. Pendant dix-sept heures et demie, son sort fut incertain. Lorsque le lieutenant-colonel Tejero se rendit le lendemain en fin de matinée, sans qu’une goutte de sang n’ait coulé, la tendance générale fut de considérer que cette tentative de coup d’Etat n’avait pas été bien sérieuse. L’écrivain Javier Cercas démontre, au contraire, que l’Espagne venait de vivre les heures les plus décisives des cinquante dernières années.

Dans un livre très dense, « Anatomie d’un instant », si habilement construit que le lecteur, pourvu qu’il ne se laisse pas rebuter par la description minutieuse mais nécessaire du contexte espagnol, est happé dès les premières pages, l’auteur des « Soldats de Salamine » trace le portrait total d’un pays qui, sortant de quarante ans de dictature fasciste, craignait plus que tout que le changement ne réveille les démons de la guerre civile. Or, le changement fut l’objectif non dit d’Adolfo Suàrez, « petit phalangiste de province », « arriviste du franquisme » qu’à la surprise générale, le roi nomma à la tête du gouvernement. Il était jeune. Il était beau. Cela ne déplaisait pas aux héritiers du Caudillo de pouvoir, à travers ce séducteur, moderniser l’image trop longtemps sénile de la dictature. Il était si convaincant même qu’en quelques mois, il fit voter au pas de charge par les franquistes interloqués leur propre mise à mort. Par une série de réformes consistant « en la liquidation du franquisme par les franquistes eux-mêmes », Suàrez construisit les fondements de la démocratie espagnole. Il alla le plus loin possible dans cette voie en légalisant seul contre tous, avec une intrépidité inouïe, le parti communiste. C’est pourquoi il reste, selon Javier Cercas, « l’homme politique espagnol le plus convaincant et le plus marquant du siècle passé. »

Une fois cet objectif atteint, dix-neuf mois après son accession au pouvoir, Suàrez employa les quelque trois ans de mandat qu’il lui resta encore à naviguer à vue, entre la haine des franquistes et des militaires et les mécontentements croissants de l’opposition démocratique. Impuissant face à la crise économique et aux violences du terrorisme basque, il parut si affaibli à la fin des années soixante-dix, que tout le monde, y compris les socialistes, y compris le roi, se mit à souhaiter de plus en plus ouvertement la formation d’un gouvernement d’union présidé par un militaire. En se rejoignant, la « trame militaire » et la « trame civile » formèrent le « placenta » du coup d’Etat. Un boulevard s’ouvrait pour les conspirateurs. Le lieutenant-colonel Tejero s’y engouffra.

« Tejero, écrit Javier Cercas, était tout sauf un bouffon de fête foraine ; il était quelque chose de bien plus dangereux. Il était un idéaliste prêt à transformer ses idéaux en réalité, prêt coûte que coûte à rester loyal envers ceux qu’il considérait comme les siens, prêt à imposer le bien et à éliminer le mal par la force. » Mais il n’était pas seul. Le coup d’Etat eut un chef politique, le général Armada, un aristocrate qui fut secrétaire du roi ; et un chef militaire, Milans del Bosch, « héros » franquiste de la guerre civile, bardé de médailles dont la croix de fer nazie, commandant de l’état-major de Valence. Leur plan était simple : il s’agissait de faire pression sur le Congrès pour qu’une personnalité militaire, en l’occurrence Armada, prenne le pouvoir. Mais il reposait sur un mensonge : Armada avait affirmé à ses complices qu’il avait le soutien du roi. Et sur un malentendu : Armada et Milans étaient partisans d’un coup d’Etat « mou » (avec des civils au gouvernement), Tejero d’un coup d’Etat « dur » (exclusivement militaire).

Javier Cercas place chaque détail du tableau pour qu’apparaisse dans toute son intensité « l’instant » qui est au centre de son livre. Un instant très bref, filmé par les caméras du Congrès, dont la dramaturgie fascine.

Tejero, un pistolet à la main, et ses hommes armés sont face aux députés. Adolfo Suàrez est assis à son siège de président, en bas à droite de l’hémicycle. Le général Mellado, vice-président du gouvernement, se lève et se dirige vers les gardes civils. Quelqu’un crie : « Tout le monde à terre ! ». Moment de flottement. Suàrez essaie de retenir Mellado. Un coup de feu retentit. Une fusillade s’ensuit. Les sténographes et l’huissier se cachent sous leur table. Les députés plongent sous leurs sièges. L’hémicycle est soudain vide. Seuls deux hommes restent assis à leur place : Adolfo Suàrez et, en haut à l’extrême gauche, le vieux Santiago Carrillo, secrétaire général du parti communiste. Quant à Mellado, il est toujours debout face aux putschistes. Le courage, en ces heures dramatiques pour la démocratie, ne courut pas les rues d’Espagne. Les unités du général Milans se déployèrent à Valence. A Madrid, des officiers tentèrent de rallier la division blindée Brunete au coup d’Etat. A part cela, d’un côté comme de l’autre, personne ne bougea. Les généraux, écrit Cercas, « se comportèrent comme une poignée de militaires lâches et sans honneur, pourris par l’indolence et les fanfaronnades ». Et le pays entier resta « plongé dans un silence passif, peureux et expectatif. » Le coup d’Etat échoua. D’abord parce que le roi appela à rester dans la légalité. Ensuite parce que Tejero ne provoqua pas le soulèvement militaire qu’il espérait.

Pour Javier Cercas, « le 23 février mit fin non seulement à la transition et à l’après-guerre franquiste ; le 23 février mit aussi fin à la guerre civile. » Date historique que symbolise à jamais le geste d’Adolfo Suàrez restant à sa place tandis que sifflaient les balles, « un geste de courage et de grâce », le geste d’un homme « qui pour un instant semble pleinement incarner la démocratie. »

Bernard Revel