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Publié par Chantal Lévêque

La marche à pied mène au paradis

« Mā » de Hubert Haddad

Editions Zulma, septembre 2015, 247 pages. Prix 2015 des Vendanges littéraires, Hubert Haddad sera à Rivesaltes le 3 octobre pour présenter ses deux derniers romans : « Corps désirable » et « Mā »

Il paraît étrange que personne encore ne se soit approprié l’histoire si particulière de Santōka, moine pèlerin japonais qui vécut à la charnière du 20ème siècle, pour en nourrir la substance d’un roman ou d’un film. Voici une lacune comblée, et magistralement, par celui qui déjà s’est fait remarquer par « Le Peintre d’éventail », petit bijou littéraire couronné par plusieurs prix.

La marche à pied mène au paradis

Santōka n’eut pas la vie facile. Son père, riche propriétaire terrien, aimait tant à boire du saké et à courir les jupons qu’il provoqua le suicide de son épouse. Elle se jeta dans un puits. Sa vie durant, il fut hanté par la fin tragique de sa mère et il trouva refuge dans la marche. Marcher pour ne pas mourir, « en fugitif de lui-même ». La poésie et le saké l’accompagnèrent tout au long de cette fuite et rien, jamais, ne réussit à l’ancrer quelque part. Ni une épouse aimante, qui lui donna un fils (la rendre malheureuse ne la pousserait-elle pas au même désespoir maternel ?), ni ses études à Tokyo, son travail à la bibliothèque ou encore la rencontre avec un moine bouddhiste qui l’incitera à la méditation et au lâcher prise. Pas plus encore la solitude d’un temple dont il sera le gardien. C’est sur le chemin, ivre de liberté (et quelquefois de saké), grisé par le spectacle à chaque fois renouvelé de la nature qui lui inspire des haïkus, qu’il trouvera la paix de l’esprit. Et ce malgré la faim, le froid, la maladie… et jusqu’à la nécessité de mendier pour sa survie.

Ce destin fabuleux emplit largement, explicitement et avec une qualité d’écriture exceptionnelle les pages de ce roman, et c’est par le biais de la transmission qu’Hubert Haddad inaugure son récit.

Nous sommes dans les années 90, le pays n’est plus « celui des samouraïs et des maîtres de thé. » C’est celui « des cataclysmes et de la terreur… On croise partout des cohortes de marionnettes du karma en barboteuses de plastique, et les catastrophes s’accumulent malgré les masques hygiéniques dont s’affublent les excursionnistes ».

Shōichi (dont c’est aussi le nom initial de Santōka, lui aussi vit un drame et c’est une histoire d’amour qui le mènera sur les traces du célèbre moine vagabond. Et c’est à son «je » que répond le « il » de Santōka. Par divers jeux de ressemblances, d’homonymies, par des effets de miroirs, de basculements et d’enchevêtrements et en remontant le temps, l’expérience spirituelle se déploie sous la plume savante et poétique de l’écrivain.

La marche à pied mène au paradis

« Comme Matsuo Bashô allant dans la foulée de Saigyo, son aîné de six cents ans, Santōka s’était mis en route derrière ces figures illustres. A mon tour, en parfait inconnu inspiré par une déesse, je reconduis aujourd’hui d’un pas actuel la ronde des pèlerinages dans la merveille de l’instant, comme l’ombre d’une ombre d’une ombre… »

L’extrême raffinement d’un texte qui coule comme une rivière surgit au détour soudain d’une page, d’une ligne, dans l’usage d’un mot, d’une expression qui vous ouvre à la rêverie, la méditation (« Quel poète oublié avançait que songe et réalité sont les ailes d’un même oiseau ? »), dans d’étranges et délicieuses formules, comme « boire de l’eau de lune » ou « s’éclairer d’une récolte de lucioles », dans l’emploi d’expressions anciennes, empruntées aux sutras : mille fleurs, mille bras, mille dieux, mille apparences… Lire à voix haute s’impose pour en déguster pleinement la musique.

Reviennent souvent les chats – fétiches, réels ou graphiques (connaissez-vous Natsumé Sôseki ?), les esprits, les rêves, la brume… et la lune. Mots magiques par lesquels Hubert Haddad fait advenir une image, un tableau, une encre – de celles qui ont illustré les haïkus des premiers poètes japonais, avec ce souffle dont parle François Cheng, et dont il faut de longues années à observer la nature pour le maîtriser. Ce passage en est pour moi la parfaite démonstration :

« Un matin, dans un bruissement léger de grelots, vint s’asseoir parmi des enfants de tous âges une adolescente d’une beauté mystérieuse vêtue d’une simple robe et portant aux chevilles ces fins colliers tintinnabulants. Les élèves appliqués à tracer leurs caractères parurent ne pas s’apercevoir de sa présence. Radieuse, la belle jeune fille se saisit d’un roseau et traça le kanji… avec une telle élégance du geste, chaque ligne d’encre ouvrant l’espace bien au-delà de l’espace de la feuille de papier, que Santōka s’en trouva stupéfié, comme si l’esprit cette fois s’inversait face au vide palpitant. N’était-ce pas cela le pur éveil, l’intuition immédiate de la totalité ? Mais l’intruse avait lâché son pinceau, pour quel motif effarouchée, et déjà s’enfuyait dans un froissement d’eau vive. Il eut le temps de voir scintiller les clochettes à ses chevilles parmi les fougères.

- Qui est-elle, quelle est cette personne ? demanda-t-il aux écoliers muets qui tenaient leur roseau en l’air dans une posture d’oiseaux en alerte. »

L’eau, les oiseaux, les fougères… Dans cette langue très esthétique, élégante, légère et raffinée, le monde sensible est toujours présent : insectes, ciel étoilé, odeur des feuilles dans les couleurs des quatre saisons, lueurs du soleil sur la mer, pluie, neige… C’est l’histoire d’un promeneur de nuages qui cherche la Voie. Qui apprend la solitude, « Belle et glaçante solitude ! La nature observe longtemps l’intrus avec ses yeux d’insectes, de volatiles et de macaques. Elle écoute ses plaintes et les avale du fond de ses cavernes de branches et de nuages : rien n’est à redouter de l’aigle ou du lynx des songes ». Et qui s’enivre de liberté : « Pour être enfin libre, pour n’être plus souffreteux de son ego, il suffit d’aller de biais et sans but, le plus loin possible, ainsi que l’enseignait mon maître : Mouillé par la rosée / dans cette direction ou une autre / je marche ». Les premiers mots du roman l’affirment de façon magistrale : « La marche à pied mène au paradis ».

La marche à pied mène au paradis

Un voyageur entre ciel et terre : cosmologie chinoise fondée sur le livre du Tao et la culture shintoïste. Moments de contemplation au fil des déambulations du saint buveur qui fait naître l’émotion poétique et surgir alors un haïku : « Ne suis pas le mendiant, papillon / son chemin / ne mène nulle part »

L’alchimie littéraire de ce bel ouvrage doit autant à la qualité de la prose poétique d’Hubert Haddad qu’à la somme incroyable de références culturelles qui la sous-tend. Il en est même à craindre que pour le néophyte, nombre de clins d’œil passeront inaperçus. Koan et nô, dôgen et kanji… autant de termes avec lesquels il faut se familiariser et dont il faut percer l’hermétisme.

Empreint fortement de philosophie bouddhiste zen, avec toute la séduction qu’elle opère depuis longtemps déjà dans notre monde occidental matérialiste, chaque événement prête à réflexion et nous fait entrer dans cette si particulière façon d’appréhender le monde, dans cette mythologie de l’âme aux antipodes de celle de l’Occident. Toujours estampillé d’un aphorisme, d’une citation (de l’auteur ou d’un maître : on finit par les confondre, tant l’élève semble dépasser le maître quelquefois), il faut lire entre les lignes, bien entendu, quand il s’agit de . Ce titre reflète pleinement l’expérience que fait tout autant le personnage que le lecteur. Guidé par un écrivain qui mélange avec brio toutes les sagesses orientales, celui qui suit le cheminement de ce moine mendiant en recherche de non-souffrance, d’oubli de soi et de vide à soi-même, par la capacité à ajuster son souffle, à donner sens à l’impermanence des choses, à ne vivre que le moment présent, à apprendre que la liberté ne s’octroie qu’au prix de la solitude et à ne se contenter que de plaisirs simples, dans la contemplation d’« une truite qui médite à contre-courant, l’œil bleu de la libellule où se reflète le ciel et les montagnes, la pleine lune enfin dénombrant une à une les feuilles jaunies avant qu’elles ne choient », celui-là frôle cette idée qu’« à part le vide entre les choses, il n’y a rien ». Mais encore n’est-ce qu’une idée, une vue de l’esprit… reste à l’expérimenter !

Pas sûr d’ailleurs que Santōka ait atteint le but ultime de cette expérience. La description de sa mort, cocasse et pathétique à la fois, laisse planer le doute sur la pleine conscience qu’il en ait eu… Lui offrir ainsi une réincarnation dans cette fiction peut être considéré comme une sorte de réhabilitation, de reconnaissance et le désir de nous faire entrevoir la possibilité toujours existante de s’éloigner des contingences matérielles pour trouver la sérénité, quelle que ce soit l’époque.

est donc tout autant un livre de sagesse qu’un roman. Un hommage aux grands poètes japonais, aussi… et bien sûr, une invitation au vagabondage. On le referme en se promettant d’y revenir, pour le plaisir de la lecture et la profondeur de la pensée tout à la fois.

Chantal Lévêque

(Lire aussi dans ce blog le texte de Carole Vignaud sur « Corps désirable »).

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