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Publié par Chantal Lévêque

« Jim Morrison et le diable boiteux », de Michel Embarek

 

Michel Embarek

Parfois, les enterrements sont propices à d’heureuses rencontres. C’est ainsi qu’en épilogue de son roman, Michel Embarek, nous fait cette confidence : « Sans une histoire racontée par un vieux bonhomme à l’occasion des obsèques de ma tante… jamais je ne me serais intéressé à eux… » Eux, ce sont les deux rockers au cœur de ce livre : Jim Morrison et le diable boiteux, alias Gene Vincent.

Le vieux bonhomme en question, c’est Walker Simmons surnommé Le Rôdeur de Minuit parce que pile à cette heure-là, en Louisiane, il prenait l’antenne d’une radio pour diffuser tout ce qui concernait l’actualité musicale des années rock, et ce pendant un paquet d’années.

Assis dans son fauteuil à bascule, un peu désenchanté à présent par le tour que prennent les choses quand il est question de musique, ce sont des fantômes qui le visitent… et puis aussi Alice, un vieux pote à lui - que tout quinqua amateur de pop-rock n’aura aucune difficulté à reconnaître ! C’est lui qui va faire le lien, s’intercaler dans une douzaine de chapitres affublés de titres aussi surréalistes que furent les rencontres du chanteur des Doors avec le créateur de l’immortel Be-Bop-A-Lula. Tous deux n’avaient que 8 ans de différence, mais le plus jeune vouait au plus ancien une grande admiration. Leur petit bout de chemin fut pavé de « sexe, drogues et rock & roll »… et de blues aussi. Surtout ! C’est ce qui les rassemble. Et c’est parti pour des allers-retours entre les années 70 et maintenant !

Un détail encore, pour démêler le vrai du faux : Walker Simmons, je le soupçonne d’avoir quelques accointances avec l’écrivain, au passé de journaliste dans la bonne vieille revue de l’époque que fut Best. Et en exergue, ce dernier tente de noyer le poisson avec une citation de son détective privé préféré (et comment ne pourrait-il ne pas l’être puisqu’il lui a donné le jour !) : « Entre la vérité et le mensonge existe une zone libre appelée roman ».

Nous sommes donc dans les années 70, époque charnière où les premiers rockeurs « purs et durs » qui ont fait surface dans les années 50 (Little Richard, Chuck Berry, Jerry Lee Lewis… et Gene Vincent) doivent laisser la place à la vague montante de chevelus aux pieds nus que le festival de Woodstock a canonisé (Joan Baez, Santana, Janis Joplin, Jefferson Airplane, Janis Joplin, les Who, Joe Cocker, Ten Years After, C.S. Nash & Young, Jimi Hendrix...). D’autres musiciens prennent aussi leur essor à ce moment-là : Lou Reed, Bowie, Clapton, Dylan, les Rolling Stones, Zappa, Pink Floyd... La liste est longue, interminable, tant d’innombrables mouvements musicaux issus de la révolution hippie sont nés à cette époque là, dans une diversité et une richesse créative jamais égalées à ce jour. Un peu – dans la musique - ce qui se passa dans la peinture durant la Renaissance italienne.

« Je suis finalement revenu… au milieu des années 60, au moment où la musique changeait de dimension, passant de simple distraction à vecteur d’idées, expression de l’exaspération de la jeunesse et de la communauté noire. Epoque bénie ! Hippies, mouvement pour les Droits civiques, guerre du Viêtnam, émeutes raciales de Watts, Nashville, Houston, Newark, Detroit alors que pour la première fois un Noir siégeait à la Cour suprême. Les coutures du puritanisme craquaient de partout, l’Amérique perdait les eaux avant d’enfanter une génération de chevelus jouisseurs peu enclins à jouer le jeu d’une vie bien dégagée derrière les oreilles. Et la musique n’y était pas étrangère car au milieu les animateurs jouaient les entremetteurs entre l’Amérique blanche et l’Amérique noire. »

Gene Vincent. Illustration de Guy Peellaert extraite du livre "Bye bye bye baby bye bye" (Albin Michel).

Gene Vincent. Illustration de Guy Peellaert extraite du livre "Bye bye bye baby bye bye" (Albin Michel).

Dès le départ, les portraits sont campés, « l’esprit du temps » bien appréhendé, les mythologies plus ou moins égratignées par le grain de sel épisodique de l’animateur radio. Dates, lieux et nombreux personnages secondaires se mêlent et s’emmêlent dans ce qui peut sembler une composition hallucinée de scènes « border-line », complètement rock-and-roll, politiquement incorrectes, à l’image de ces années-là. Il faut prendre le rythme, ne pas se formaliser sur les dialogues un peu trash et les overdoses d’alcool ou autres stupéfiants. Commencer le récit par les retrouvailles entre mères et fils n’adoucit pas pour autant l’atmosphère. Ce sont deux écorchés vifs, chacun dans leur style, qui s’acoquinent malgré leurs différences de milieu social, leurs divergences d’opinion et d’aspirations (si ce n’est celui d’un film « à la Godard » que Jim rêve de réaliser sur Gene).

C’est une talentueuse broderie autour de motifs réels ou imaginaires : concert d’Elvis Presley, « celui qui a tout compris » (que l’un déteste autant que l’autre le vénère), rencontre entre Gene Vincent et John Lennon (hilarante Yoko Ono passablement détraquée), prise de bec inopinée avec l’Eddy Mitchell version Chaussettes Noires, débordement de scène d’un Jim Morrison poète enclin soudain à la solitude (loin de rafler le Nobel de la Littérature à Bob Dylan, si l’on en croit le Rôdeur). Tout un univers inventé, ou réinventé, ou pas. On ne sait pas…

Titres et paroles de chansons, marques précises de motos, de four électrique et de meuble télé-radio-électrophone, noms d’artistes (connus et inconnus) de rues, d’hôtel, de films, descriptions de tenues vestimentaires, analyse sur le processus de la nostalgie qui rampe jusqu’à nos jours, empreinte de l’Histoire sur la musique, étude de styles musicaux, énumération hypothétique des différentes versions sur l’origine du tube de Gene… bref, une somme époustouflante de références – américaines la plupart du temps - tricote l’ouvrage. La palme à la saillie lumineuse d’un Beatles sur le rock français : « c’est comme le vin anglais… Martin Circus, Triangle ou Magma : de la variété pour étudiants en lettres… ».

Et puis le style se fait plus sage, moins déjanté quand s’amorce le déclin des deux stars. « Trajectoire en feuille morte » pour le diable à la patte folle, pathétique mais si courante dans le milieu… et supersonique, je dirais - pour le Rimbaud du rock. A respectivement 36 et 27 ans ils ont cassé leur pipe ! Fauchés en pleine jeunesse…

Quelque peu mystérieuse la disparition de Jim, si l’on en croit le Commissaire Embarek qui se laisse rattraper par son goût du polar : à son actif, une bonne dizaine de romans policiers. Il s’en va donc enquêter. Crise cardiaque ou suicide ? Il vous donnera des pistes.

Nul doute que son roman déchire. Ça décoiffe, comme toujours avec lui. C’est du radical. Du rock and roll pur sang, dans le style, dans les mots (quel talent de la formule !), dans le rythme et dans les histoires qu’il nous raconte. Soufflés, happés, quelque peu bousculés nous sommes, évidemment, parce qu’il ne fait pas dans la dentelle. A noter que la part d’inventivité est fort bien troussée. Sans parler de la petite touche d’humour (noir, quelquefois) qui parfait le tout.

Musicalement parlant, pour ceux qui ont les mélodies dans l’oreille depuis plusieurs décennies, pour sûr, ce sera encore mieux ! C’est une piqûre de rappel plutôt jouissive. A ceux-ci je conseille cette lecture et aux plus jeunes, je la prescris – Youtube à portée de mains. Ils risquent de n’en pas croire leurs yeux ni leurs oreilles, pour le coup !

Chantal Lévêque

"Jim Morrison et le diable boiteux", éditions l’Archipel, 213 pages.

Le portrait de Jim Morrison mort dans sa baignoire, oeuvre de Guy Peellaert, illustre également le livre "Bye bye bye baby bye bye".

Lire dans ce blog le texte consacré à un précédent roman de Michel Embarek : Avis d’Obsèques.

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