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Publié par Chantal Lévêque

« La voix écrite » de Patrick Autreaux

Editions Verdier, collection L’Arbalète, janvier 2017, 137 pages

Si l’on en croit Patrick Autréaux, « on est écrivain bien avant d’avoir publié son premier livre… » Pour lui, « le rêve s’est mué en une exigence de plus en plus pressante qui a réclamé sa pensée, son temps, son corps… jusqu’à être sa propre maison ». La voix silencieuse en lui va peu à peu prendre corps dans « la voix écrite », mais bien plus encore. Ce qu’il a été, ce qu’il est et ce qui lui arrive soudainement vont s’inscrire dans une ambition particulière, celle d’écrire un livre qui soit la possibilité de « parler en étant silencieux », celle de pouvoir aider ceux qui sont dans la solitude de la maladie.

Sa vie est celle d’un médecin-urgentiste en psychiatrie, volontairement nomade parce que déjà il pressent la mue à venir. Dans cet « entre deux vies », il lit beaucoup, décortique, s’essaie « vers ou contre sa méthode », cherche seul, à la recherche de « ce lieu secret d’où l’on part »… lorsque soudain, à 35 ans, s’abat sur lui la maladie, de celles qui vous font entrevoir l’abîme sans fond. Il s’en remet, mais avec un sentiment d’impatiente, d’urgence même. Deux fois citée dans son récit, cette phrase : « Pour écrire, il faut d’abord se tenir là où tout a tant débordé qu’il n’est plus de toit possible. Cette idée m’habite comme une rengaine. Ecrire où ça a débordé. C’était une gageure, je le constatais à chaque livre. J’ai longtemps cru que l’annonce de mort était un lieu source. La violence nous trompe, ce n’est pas la frayeur qui est une source, mais bien ce qu’elle permet d’effleurer parfois, l’intensité de cette étreinte intérieure, après l’effondrement. C’est la conscience de ce moment d’où je viens. Accompagné par la conviction très aiguë que j’avais été jusque là à côté de la vie, que ce qui m’arrivait me donnait à éprouver, pour la première fois à ce degré, que j’étais vivant ».

 

Une nouvelle vie va éclore. Il essaiera de reprendre son poste à l’hôpital, mais en vain. La rationalisation, l’anonymat du monde médical l’indignent, le blessent. Sa vulnérabilité lui a octroyé un savoir incompatible avec la nécessaire objectivité du «soin moderne ». Il est passé du côté des malades, il sait leur ressenti et à présent c’est autre chose qu’il lui faut transmettre, de l’ordre « du toucher de l’invisible ». Talentueusement rendu dans son triptyque sur cette expérience (« Dans la vallée des larmes », « Soigner » et « Se survivre »), il se penchera ardemment sur ce thème… malgré les doutes de son ami, ce cher vieil ami fidèle et exigeant, qui comptera beaucoup dans sa métamorphose.

Cet éditeur-psychanalyste de renom*, avec empathie et juste attention, le mettra en garde contre son entêtement : « Eloignez-vous de vous.» Ce à quoi il répondra : « Max, il faut d’abord écrire ce que l’on doit. » De la présence constante de ce guide, ce soutien, il saura l’heure venue s’en éloigner - pour s’en rapprocher au final avec des mots de reconnaissance à nuls autres pareils. L’ombre de cet homme parcourt tout le livre, jusqu’aux dernières lignes… comme un acte de dédicace.

 

Depuis toujours, ce qui a renforcé ce qu’il nomme sa mission est cette attirance vers les expériences mystiques en rapport avec la foi, la confiance, la tension vers un but au-delà de toute réalité tangible, la force irrépressible, l’élan rationnellement incompréhensible qui pousse à agir (à écrire ?). Une retraite dans un monastère pour y trouver « ce silencieux qui est sans doute l’incubateur de l’écriture », alors qu’il n’est pas croyant. La séduction qu’opèrent sur lui toutes ces histoires de prédestination spirituelle : Bernadette de Soubirous, Sainte Thérèse de Lisieux. Une parabole de la Bible - « Quitte tout. Viens, suis-moi ».

Et puis il y a les rêves, l’interprétation des rêves, leur aspect prémonitoire auquel il croit. Il s’écoute, il interprète. Un portique devient une ouverture vers une route imaginaire. Tout fait sens, jour et nuit. Tout devient symbole… mais l’esprit sature, certaines phrases tournent en boucle, sa vie psychique s’esquinte à trop s’intensifier. Introspection à vitesse maximale. Questionnements existentiels en roue libre. Crise métaphysique. Cœur détraqué. C’est le côté obscur de la création littéraire, mêlé aux résurgences de l’épreuve passée. Tout cela très bien décrit… l’expérience intérieure, le processus mystérieux de la naissance d’une voie vers l’écriture, d’une voix qui va s’écrire… et la libération qui s’ensuit : « Un vrai livre ne doit-il pas être, comme l’écrivait Kafka « la hache qui fend la mer gelée en nous ? ». « Le sacro-saint dans la littérature, c’était pour moi de manifester la vérité qui fait écrire ou plutôt celle par quoi l’on est incessamment écrit. Cet interminable mouvement qui était peut-être le processus même de l’esprit ». Comme un écho de ce que lui dit un jour son ami : « Les livres nous analysent bien plus que nous ne les analysons nous-mêmes ».

Il faut qu’un jour l’écrivain en devenir traverse « un présent sans arrière-pays », qu’il soit pétri d’angoisse, en grande solitude, avec cette impression que tout n’est qu’illusion pour qu’il réalise la malédiction de tous ces livres inutiles, sans saveur, ces « profanateurs » comme il les appelle, auxquels il ne peut plus avoir accès. En convalescence, les livres ne savent plus lui parler, ils sont « comme de grands timides qui n’ont plus rien à dire sur ce que je vis », ils n’ont rien à dire sur le non-sens de la vie, les espoirs anéantis, le vide devant soi. Rien ne s’adresse plus à lui. « Les récits sont-ils nécessaires aux rescapés ? » se demande-t-il. Les livres prennent soin de nous, mais jusqu’où ? Y en a-t-il qui puissent résister jusqu’au seuil de la mort, quand la maladie paralyse ?

Suivent tout de même deux pages de titres, autant de poésie que de cinéma, de musique que de littérature qu’il nous offre comme des phares dans la nuit.

Il écrit alors avec le désir de combler cette dette envers ceux qui l’ont soutenu, ceux dont les ouvrages ont valeur de « baume apaisant », de présence vraie, de connaissance utile et digne de foi. Ecrire pour soigner avec des mots, pour soigner «l’enfant blessé en lui », pour lutter contre le sentiment de dilution, de vide, d’effilochage, pour éviter le morcellement qui menace de toute part, par besoin de condensation, pour partager son parcours de ressuscité… « J’ai fait quelque chose contre la peur. Je suis resté assis toute la nuit et j’ai écrit. » (Rilke, dans « Les cahiers de Malte Laurids Brigge »). Ou « Ecrire pour faire souffrir le diable », mots d’un illustre inconnu ! Avec la même ambition que celle de Cézanne de « peindre des tableaux qui ne paraîtraient pas obscènes dans la cellule d’un condamné à mort ». Et alors surgira la plénitude, l’état de grâce qu’engendre la trouvaille d’une forme, le remède esthétique en marche et la capacité, tout en se libérant des effets traumatisants de la maladie, de construire un radeau pour les autres, non pas pour les consoler, mais pour les désentraver, « régénérer en eux la possibilité d’un échappement par la mutation intérieure ».

Cet ouvrage ne s’adresse pas exclusivement à des aspirants-écrivains, il est bien plus que cela, ne serait-ce que par sa profondeur de pensée, sa sincérité, son authenticité… et surtout par sa belle écriture, limpide, sensible, élégante. Et puis par ses références à l’art (Vasari) et par toutes les voix qui l’ont inspiré (Annie Ernaux, en priorité). Et enfin par ses sujets annexes : l’amitié, la maladie, « la naissance à la conscience d’un destin d’homme ».

Il y a l’éclat d’un cristal dans ce texte, qui oblige à s’attarder de temps à autre sur la page pour saisir l’importance, la clairvoyance, la lucidité des idées, pour en savourer la juste transcription des états d’âme que traverse le narrateur, pour goûter avec délectation au plaisir que nous donne son style. C’est un récit riche d’expérience, de connaissances… de l’ordre du don, de l’offrande.

Chantal Lévêque

* J. B. Pontalis

Patrick Autréaux est né en 1968. Parallèlement à des études de médecine et d’anthropologie, il écrit de la poésie et des critiques d’art contemporain. Il décide d’arrêter sa pratique de psychiatrie d’urgence en 2006.

Après un triptyque sur l’expérience de la maladie, Dans la vallée des larmes, Soigner (Gallimard) et Se survivre (Verdier), il a publié un roman, Les Irréguliers (Gallimard) et une œuvre de théâtre, Le grand vivant (Verdier), créée en 2015 au festival d’Avignon.

Son blog : http://www.patrickautreaux.fr/

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