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Publié par Bernard Revel

Jean Echenoz : l'affaire 14

"14" de Jean Echenoz, prix 2012 des Vendanges littéraires de Rivesaltes.

(Editions de Minuit, 124 pages, 12,50 euros)

Encore un roman sur la première guerre mondiale ? Oui et non.

Oui, parce que « l’affaire » commence le 1er août 1914 et qu’il y est question de mobilisation, de tranchées, de massacres et de mutilations. Non, parce qu’à part quelques noms de lieux et d’équipements militaires, on est, comme les poilus, pris dans le feu de l’action sans qu’aucune information sur les enjeux, les stratégies, l’évolution du conflit ne soit donnée. L’ennemi c’est « l’ennemi », « ceux d’en face ». Une seule fois il est qualifié de « Boches ». Jean Echenoz nous prévient d’ailleurs : « Tout cela ayant été décrit mille fois, peut-être n’est-il pas la peine de s’attarder encore sur cet opéra sordide et puant. » Donc, il ne s’attarde pas. Et pourtant, sans avoir l’air d’y toucher, avec cet art de l’antinomie qui lui est cher, il réussit l’exploit de nous mettre en plein dedans tout en nous maintenant à distance par son regard amusé, son goût du détail à première vue insignifiant, son parti pris d’user avec la plus grande modération des sentiments de ses personnages. Comme il le dit lui-même quand il sent pointer sous sa plume un peu de lyrisme : « Ne nous emballons pas. »

Echenoz ne prend pas des accents hugoliens pour décrire des tempêtes sous des crânes. Mais cela ne l’empêche pas de faire un subtil clin d’œil à l’auteur de « Quatre-vingt treize » lorsqu’il nous promène sur le vélo d’Anthime dans la campagne vendéenne en ce beau premier après-midi d’août. Le vent se met à souffler. Du haut d’une colline, le jeune homme assiste à un étrange phénomène. Quelque chose bouge au sommet de tous les clochers des villages. Lorsque le vent s’arrête, à l’image s’ajoute le son du tocsin. Il comprend, « vu l’état présent du monde », ce que cela signifie. Il enfourche son vélo et revient au village sans s’apercevoir que le gros livre qu’il avait posé sur son porte-bagages tombe sur le chemin, ouvert au chapitre qui décrit la scène qu’il vient de vivre.

Le tocsin sonne mais l’ambiance, partout, est à la fête. Anthime retrouve dans la foule joyeuse son frère Charles qui l’a toujours traité par le mépris et qui, sous-directeur de l’usine de chaussures où lui-même est comptable, affiche sa supériorité jusque dans le cœur de Blanche, la fille du patron qu’ils aiment tous les deux. Bref, ils n’ont rien à se dire. Mais quand Charles assène que la guerre, « c’est l’affaire de quinze jours », Anthime ose objecter : « Ça, je n’en suis pas si sûr. » A la caserne et dans le train qui les emporte vers l’Est, Charles fait bande à part, préférant sympathiser avec les sous-officiers, tandis qu’Anthime, comme au village, reste avec ses « camarades de pêche et de café » : le garçon boucher Padioleau, l’équarrisseur Bossis et le bourrelier Arcenel. Voilà nos cinq personnages embarqués dans une guerre où on se préoccupe moins d’héroïsme et de patriotisme que de ses hémorroïdes, ses pantalons trop grands ou du prix du vin.

Charles a, quant à lui, grâce aux relations de Blanche, trouvé une « planque ». Il fait de la photographie aérienne à bord d’un « biplan biplace de modèle Farman F37 », moustique survolant sans danger les combats. Mais est-on plus à l’abri dans l’air que sur la terre ? On connaîtra rapidement la réponse. Pendant que l’un, fidèle à son personnage, fait sa guerre au-dessus du lot, les autres, à ras de terre comme il se doit, et même sous terre, découvrent les longues marches avec un sac de « trente-cinq kilos par temps sec » sur le dos, sans compter le fusil, la musette et les cartouchières, les corvées, les nuits dans les champs d’avoine, et, au bout du compte, le « feu » dans toute son horreur. Il ne faut que quelques pages à Jean Echenoz pour dire la monstruosité de la guerre qui transforme le placide Anthime en forcené « apte à perforer, embrocher, transfixer le moindre obstacle ». Car, des échauffourées « carnassières » aux tranchées où les armées se figent « dans un grand froid », des gaz asphyxiants aux cadavres pourrissants et au quotidien des hommes « qui tiennent encore à peu près droit dans la boue, l’odeur de leur pisse et de leur merde et de leur sueur, de leur crasse et de leur vomi », Anthime s’adapte. Il s’adapte aux animaux massacrés comme à ceux, rats et poux, qui harcèlent les hommes. Ses compagnons tombent, disparaissent, lui, il tient le coup jusqu’à ce cinq centième jour où, au terme d’un bombardement, « un éclat d’obus retardataire » vient « comme un post-scriptum » sectionner son bras droit. Tout le monde félicite l’heureux blessé ainsi sauvé de la guerre et offert à Blanche, tandis que l’infortuné Arcenel, « sous l’effet d’une impulsion » part faire un tour dans la campagne printanière et tombe sur des moustachus à cheval qui scelleront son sort d’une façon aussi expéditive que « ceux d’en face » : les gendarmes.

Bien des écrivains, et non des moindres — Céline, Barbusse, Remarque — ont dénoncé la barbarie et l’absurdité de la guerre. L’auteur de « Je m’en vais », prix Goncourt 1999, aborde à son tour, dans son quatorzième roman, ce thème rebattu à la manière d’un entomologiste facétieux qui observerait le comportement d’insectes dans des situations ordinaires et extrêmes et le décrirait avec détachement. Bref, à la manière Echenoz, faite d’images surprenantes, de remarques inattendues, de mots choisis (connaissez-vous le verbe obvier ?), de phrases parfois acrobatiquement mais toujours bien construites. Boire, manger, tuer, inséminer, voilà l’homme. C’est drôle, cruel, fort, jamais banal et tellement bien vu.

Bernard Revel