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Publié par Bernard Revel

Marie Rouanet : les arpenteurs du temps

"L'Arpenteur" de Marie Rouanet, prix Jean-Morer 2012 des Vendanges littéraires.

(Editions Albin Michel, 192 pages, 15,20 euros)

De toutes les voix enfouies dans ma mémoire, ces deux-là, intimement mêlées, semblent n’avoir subir aucune altération du temps, tellement j’arrive encore à les entendre, l’une mélodieuse, l’autre vibrante, lorsque me reviennent les souvenirs d’une lointaine époque. Marie Rouanet la chanteuse, Yves Rouquette le tribun. Une voix pour l’émotion, l’autre pour l’indignation. Retirés dans l’Aveyron, ils continuent à nous parler par l’écriture, français ou occitan qu’importe, souvenirs et romans chez l’une, chroniques et poèmes chez l’autre.

Les livres de Marie Rouanet, depuis « Nous les filles », nous apportent souvent des nouvelles arrachées aux territoires de l’oubli. Ils ouvrent notre mémoire. Parce qu’on ne les voit plus, qu’on ne sait plus les voir, on pense que les choses disparaissent. Emile le croyait lui aussi avant de rencontrer « l’Arpenteur ». À la mort brutale de ses parents, le vieux garçon avait choisi de rester seul au « Moulin » familial quelque part dans ce rude Rouergue que les jeunes fuyaient au début des années cinquante. Son premier souci fut de faire le vide. Toutes les affaires accumulées par sa famille pendant des générations furent rangées, classées, enfermées dans des caisses au grenier. Il était le dernier de sa lignée. D’autres, dans la même situation que lui, on les retrouvait parfois pendus à la poutre d’une maison tombant en ruines. Son « ménage » fait, les photos de « l’autel des ancêtres » hors de sa vue, Emile s’était senti en paix.

C’est alors, par un soir de bise noire, qu’est entré dans sa vie le nouveau notaire du village, étrange étranger, « laid comme un pou », grossier, méprisant, et, d’autant plus mal vu de tous qu’il n’arrêtait pas de déambuler partout dans la région à la recherche d’on ne savait quoi. Il marchait à grands pas à travers champs, arpentant le « paysage tout entier ». Emile qui l’observait en cachette l’appela « l’Arpenteur ». L’homme prit l’habitude de venir au Moulin, révélant peu à peu à celui qui avait toujours vécu sur cette terre tout ce qu’elle avait à lui raconter.

L’éveil est venu d’une carte d’une « beauté absolue » réalisée par Cassini au dix-huitième siècle. Le notaire l’avait dépliée sous les yeux émerveillés d’Emile qui y voyait sa terre, les lieux-dits, les bois et les monts. Il comprit soudain que ceux de sa lignée, si loin fussent-ils des hommes de pouvoir, avaient participé à la transformation de ce territoire. « Ils existaient dans les murs, les fermes et les hameaux isolés aux noms écrits en lettres fines, car c’est eux qui avaient remplacé une jachère par un bois, retourné le sol, fait apparaître des routes, empierré les plus grandes d’entre elles. Leurs mains, les efforts de leurs reins avaient construit l’Histoire au ras du sol. » La vision de cette carte fut pour Emile une deuxième naissance. « Inquiet, agrandi, béant, nu et ébloui, ce soir-là j’ai cessé de devenir vieux ». Dès lors, il suivra à sa façon, de loin, les traces de « l’Arpenteur » pour essayer comme lui de « déchiffrer le presque invisible ».

Il ne se sentit plus seul. Tout lui parlait. « J’étais avide, note-t-il, de ces pays inconnus et innombrables enfouis sous la terre où je vivais. » Explorateur de son propre territoire, il découvrit les statues-menhirs qui l’attendaient depuis cinq mille ans sous ses pieds et se sentit « emporté par le torrent du temps en train d’accoucher de ses morts ». Mais ce savoir vertigineux n’est-il pas illusoire ? C’est toute la tragédie de « l’Arpenteur » et de son ami Amans qui savait « faire parler le papier » avec ses dessins, et avait rassemblé chez lui d’innombrables objets des temps révolus. « Nous aboutissons tous au désert » disait amèrement le notaire qui, longtemps résigné à « voir disparaître avec lui sa bibliothèque mentale, ses archives sans papiers », avait finalement décidé d’en transmettre l’essentiel à Emile puisque « la mémoire travaille pour celui qui la porte. » Ainsi quelque chose a survécu à sa mort et à la maladie d’Amans qui après avoir senti « partir sa tête », avait sombré en quelques semaines dans l’oubli de tout, ne sachant plus que murmurer devant son musée devenu pour lui une énigme : « Tout ça. »

Emile a tout noté et continue de le faire. « En dix ans, confie-t-il, j’avais découvert que cette terre était pétrie de morts mélangés à des poussières de roches dures, à des cellules de cuir et de poils d’animaux, à des pollens, des éclats de cuivre, de fer, de quartz infimes et brillants. Du sang d’hommes, de bêtes, répandu pour naître, vivre et mourir, des sueurs, des urines, des excréments, du sperme, déchets de ce qui vit, l’imprégnaient. Je l’avais appris ».

Emile est devenu à son tour un arpenteur du temps. À sa mort, la grosse enveloppe qui est l’œuvre de sa vie sera remise à un notaire et rencontrera peut-être une autre mémoire. Quelqu’un comme Marie Rouanet en fera un livre qui nous emportera dans sa musique mélancolique et, par la grâce de son écriture précise et imagée, nous aidera à ne pas passer à côté des choses.

Bernard Revel