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Publié par Vendanges littéraires

Danièle Sallenave : vers l'Amour et au delà

"Sibir" de Danièle Sallenave.

(Editions Gallimard, 312 pages, 19,50 euros)

Sans cesse les trains russes m’emportent vers Jules Verne et Michel Strogoff, Léon Tolstoï et Anna Karénine, Blaise Cendrars et le Transsibérien, Joseph Delteil et le Fleuve Amour, ils me conduisent aussi vers de sombres terminus de planches et de barbelés d’où s’exhalent les souffrances et les crimes de la Maison des morts et puis je vois, derrière eux, dans leur sillage, ventilés par les portes et les fenêtres, en tourbillons de papier, les emprunts russes de mon grand-père qui tout au long de sa vie s’était plaint que les Bolcheviks l’avaient à moitié ruiné.

Ce patchwork d’impressions, je le retrouve dans le Sibir de Danièle Sallenave. Livre monde ou quasi monde faisant un pont entre l’Europe et l’Asie, jusqu’à son fin fond. Sibir est le journal d’un voyage en train, effectué par Danièle Sallenave en mai-juin 2010, en compagnie d’un groupe d’écrivains français, voyage qui devait conduire le groupe de Moscou à Vladivostok, via la Sibérie.

Qui n’a pas rêvé un jour d’un voyage en transsibérien ? Qui, tout jeune dans sa chambre d’adolescent, faisant tourner une mappemonde, posant son doigt au hasard sur elle, tombant deux fois sur trois sur le bleu des océans, et la troisième fois sur cet espace vert infini qu’est la Sibérie, ne s’est pas exclamé : c’est là que je veux aller, dans ce monde neuf à explorer.

C’est fait, je peux désormais voyager autour de ma chambre, Sibir m’a emporté où je voulais aller.

Avançant en âge, me nourrissant d’écrivains russes, j’ai peuplé mon transsibérien de visages connus, à travers les vitres, dans une nature en éveil, où les fleuves harassés de porter leurs blocs de glace se prélassent entre les forêts, défilaient des horizons lointains, des chemins et des collines, j’ai entendu les colères d’Ivan le terrible, les rires de Pierre le grand, j’ai été le témoin des désastres staliniens, des pitreries d’Eltsine, les joues rouges, j’ai fait l’amour à des héroïnes sur les banquettes de ses compartiments, dans l’odeur des samovars et des jupons soulevés, à des paysannes de toutes les régions, en foulard, en tablier à fleurs, aux yeux bridés, aux cheveux tressés, aux lèvres envoûtantes, j’ai forniqué avec la taïga, j’ai sondé le permafrost et je l’ai pénétré, j’ai avalé l’Ob et le Ienisseï, j’ai plongé dans le lac Baïkal, j’ai vu de grands incendies, des troupeaux qui fuyaient, les croix des popes, les bulbes des églises, les révoltes, les révolutions, les villes en construction à l’arrivée du rail, j’ai vomi sur les guerres, les assassinats tandis que l’odeur de la vodka ne cessait pas de monter jusqu’à mes narines et à l’instant même encore….

Par la grâce de Danièle Sallenave, j’ai retrouvé tout ceci, à mes souvenirs historiques et littéraires, elle a ajouté l’odeur du café amer, l’apparition de ces gares aussi imposantes et fières que des cathédrales, le séjour dans ces grands hôtels de Kazan, d’Ekatérinbourg, de Novossibirsk, au passé luxueux, aujourd’hui surannés, où les planchers de bois craquent, où les cuivres se ternissent inexorablement, où l’on voit la trame des tapis, où des officiels empressés dont quelques-uns ivres, font montre de cette si attentionnée hospitalité orientale, où le temps s’étire, où la pluie et le soleil ravivent sur la pierre des immeubles, les derniers slogans qui s’effacent de l’ère communiste, où Lénine traîne encore parfois sur quelques places dans des villes qui meurent.

Sibir est un livre que je suis fier d’avoir lu.

Bonheur de retrouver ces étendues plates, silencieuses, ces forêts de bouleaux à l’infini, ces chemins qui se perdent vite entre des arbres, ces traces énigmatiques d’une présence humaine : le toit d’une hutte, d’une cabane de chasseur…Au bord d’un fleuve, des grues et ce qui semble être une usine électrique. Le regard se fixe un instant sur eux, puis le rythme du train efface tout, faisant à chaque instant surgir de nouvelles compositions, un marais, des étangs, une rivière qu’on franchit sur un pont qui tremble de toute sa ferraille. La voie suit une courbe, le train s’incline, le soleil perce entre des nuages.

L’histoire de la Russie défile au rythme du grincement des essieux et du claquement des joints de dilatation des rails, tandis que les yeux des passagers, qui montent ou descendent aux différents arrêts, reflètent une triple Russie, celle portant encore le souvenir des tsars, celle asphyxiante et douloureuse du paradis communiste, et la post soviétique, mélange d’archaïsme et d’expressionnisme m’as-tu-vu mal plagié sur la modernité du modèle occidental.

Sibir sert aussi de miroir aux intellectuels :

Nous autres, Occidentaux un temps (ou longtemps) séduits par le communisme, nous en « en étions revenus » définitivement dans les années soixante-dix, ou quatre-vingt (Gide, c’était dès la fin des années trente !). Mais cet élan, cette approbation plus tard suivis d’un rejet vif, prononcé, irréfutable, cela ne nous avait rien coûté : nous avions joué avec la vie des autres, nous avons été complices de leur mort.

Comment dire mieux la responsabilité des intellectuels ? Quel pardon peuvent-ils attendre de leur engagement hasardeux lorsque le mal est fait ? Malgré leur repentir, ils demeurent comptables du sang versé, les mots tuent aussi.

Mais Sibir n’est pas une compilation érudite de références littéraires, ni une poésie sur la fameuse âme russe, cliché parmi les clichés, ni un défilé géographique ou une procession historique, ni une réflexion politique, c’est un journal de voyage, drôle, vif, animé.

On entend dire aujourd’hui qu’il n’y a plus de littérature, plus d’auteurs, et plus de livres : lisez Sibir !

Henri Lhéritier