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Publié par Bernard Revel

GPS de Lucie Rico

Editions P.O.L., 215 pages.   

Née à Perpignan en 1988, Lucie Rico réalise des films et enseigne la création littéraire à Clermont-Ferrand. Son premier roman, Le chant du poulet sous vide, a obtenu le Prix Coup de foudre des Vendanges littéraires 2021 (lire dans ce blog : une plume pour les poulets), ainsi que le Prix du roman d’écologie et le Prix du Cheval Blanc 2021. 

Le temps qu’on perd, le temps qu’on retrouve, le temps qu’on recherche, celui qu’on oublie, celui qu’on transforme… Nous sommes tous des petits Proust. Le temps nous obsède. Revenir en arrière, imaginer l’avenir, c’est notre raison de vivre. Nous cherchons dans les livres des réponses pour notre présent. Dans les films aussi. « Retour vers le futur », « Soleil vert » résument bien notre obsession. L’image de Michael J. Fox dans les bras de Christopher Lloyd m’a bouleversé l’autre jour. Qu’est-il donc arrivé à l’intrépide Marty, notre Tintin moderne, qui affrontait tous les dangers pour réparer le passé et l’avenir ? La maladie de Parkinson l’a transformé en pantin désarticulé. Comme j’aurais aimé que Doc, à qui il s’agrippait, le porte jusqu’à sa DeLorean pour le renvoyer dans les années 80. Et puisque rien d’impossible ne les arrêtait, ils auraient réussi à détruire le gène fatal avant qu’il ne fasse des dégâts.
Changer la réalité en agissant sur le temps reste notre rêve le plus grand et le plus inaccessible. La fiction, heureusement, nous console de cette impuissance. Tout lui est permis et nous aimons ça. Pierre Bayard publie ces jours-ci aux éditions de Minuit « Et si les Beatles n’étaient pas nés ? » Question absurde mais passionnante. Elle ouvre la porte à des mondes parallèles. L’imagination peut tout. Elle peut même mêler fiction et réalité. « Cette histoire est vraie puisque je l’ai inventée », écrit Boris Vian à propos de « L’écume des jours »

Lucie Rico pourrait dire la même chose. Son deuxième roman, deux ans à peine « Le Chant du poulet sous vide », fait surgir dans un quotidien banal une réalité virtuelle devenue tout aussi banale mais qui s’avère vite incontrôlable. Il n’est pas question ici, pour passer de l’autre côté du miroir, de machine à remonter le temps comme la DeLorean de Doc mais d’un petit objet dont on ne peut plus se passer : le téléphone portable, notre lien, notre savoir, notre guide.
Parmi les innombrables « pouvoirs » que possède cet appareil, celui qui intervient ici donne son titre au roman : « GPS ».
Le GPS dans la main d’une trentenaire chômeuse et paumée, « virée de la rubrique fait divers d’un journal un peu miteux », qui se raconte en disant « tu » comme si elle s’observait de l’extérieur, ça peut mener loin. Sa meilleure amie Sandrine lui donne rendez-vous le jour même à 19 h, dans un lieu proche mais inconnu, pour être « la » témoin de ses fiançailles. Notre trentenaire qui a peur de sortir de chez elle où elle ne tolère que son petit ami pompier, n’a guère envie de répondre à l’invitation qu’elle pressent comme « un piège malsain ». « Tu viendras », ordonne un message de Sandrine qui, pour être sûre que son amie ne s’égare pas, lui envoie un lien Google Maps où s’affichent ces mots : « Sandrine souhaite partager sa localisation avec vous ».
Il suffit de cliquer sur le lien pour qu’apparaisse, au centre d’une carte, un point rouge. Ce point rouge, c’est Sandrine. Notre trentenaire dont on apprendra page 116 qu’elle se prénomme Ariane, arrive en bus et à pied, et non sans mal, à destination. « Tu t’attends à voir le point rouge incrusté dans le paysage. Un gros point rouge planté au milieu des arbres, en tissu matelassé ou rebondissant. A des fiançailles, pourquoi pas. Mais c’est la vraie Sandrine qui apparait, en chair et en os, derrière les vitres de la pergola d’un château ». La fête bat son plein. Ariane s’y sent étrangère. Son seul point de repère est Sandrine. Les autres, elle ne les connait pas, ils ne lui plaisent pas. Ce sont tous des amis de John le fiancé. « Ces fiançailles sont un séminaire de team building. Tu es l’intruse », se dit-elle.
A trois heures du matin, Ariane décide de partir. Elle ne voit pas Sandrine. Le GPS lui montre un point rouge qui se déplace de l’autre côté du parc. Lorsqu’elle se réveille chez elle avec la gueule de bois, le point rouge est toujours au même endroit. Il « semble danser sur place, sautant en l’air dans un mouvement gracieux, un mouvement typique de Sandrine ». Pourtant, la jeune femme a bel et bien disparu.
A partir de là, la réalité bascule. Ou plutôt, deux temps présents se superposent. Celui de John et les autres qui essaient de comprendre et craignent le pire. Celui d’Ariane qui « voit » Sandrine dans son téléphone et la suit dans ses déplacements. A-t-elle fui les fiançailles ? A-t-elle été victime d’un « connard de la fête » ? Alors que dans la vraie vie la vérité se fait jour peu à peu, dans la vie numérique du GPS à laquelle Ariane reste collée en permanence, Sandrine conduit son amie sur les traces de leur adolescence, soleil rouge dans un jour sans fin, jusqu’à ce saule au bord du lac qui leur fut cher.
Je n’en dirai pas davantage. Lucie Rico nous mène par le bout du nez avec sa drôle d’héroïne à la fois lucide sur elle-même et perdue avec les autres. Elle instille dans une vie pas marrante assez d’humour noir pour nous appâter et nous happer. Et ce n’est pas son moindre mérite d’arriver à faire d’un point rouge sur un écran un personnage romanesque.

Bernard Revel

 

(Légende photo)

Lucie Rico aux Vendanges littéraires de Rivesaltes, octobre 2021.

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