Sauver la maison de Joseph Delteil
La grande salle de séjour en 2005. Joseph Delteil dans le bric-à-brac de son bureau (photo Bob Ter Schiphorst).
Quand, le 11 mai 2005, je suis entré dans la Tuilerie de Massane, située sur la commune de Grabels aux portes de Montpellier, le lieu abandonné depuis la mort de Caroline Delteil en 1982, était une ruine.
La végétation avait envahi le jardin et grimpait à l’assaut de la vieille maison. J’étais entré facilement en ouvrant un volet des portes-fenêtres. « Je suis chez Joseph Delteil », me disais-je. Il ne restait, de la vaste salle-à-manger-bibliothèque, que des murs gris où s’effaçaient les dernières traces de couleurs, une carcasse de téléviseur, le cadre vide d’un long buffet encastré entre deux fenêtres, une chaise cassée, un reste d’abat-jour en laine, des fils électriques qui pendaient, une cheminée de marbre. Au sol, des tas de feuilles mortes et, partout, de la poussière, en tas, en boules ou prise dans d’énormes toiles d’araignées.
Dans la cuisine, des squelettes d’appareils ménagers, un évier envahi de plantes grimpantes, une cheminée noire où s’accrochaient les losanges jaunes et rouges du carrelage.
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Ici, pensais-je avec émotion, sont passés Robert et Sonia Delaunay, Henry Miller, Albert Camus, Joséphine Baker, Pierre Soulages et tant d’autres, célèbres ou anonymes, qui ne pouvaient séparer l’homme au « pandourel » de sa tanière. Je cherchais leurs traces dans ces recoins obscurs, le long des murs lézardés, dans ces placards tapissés de vieux journaux où dormaient des casseroles noires et des boites rouillées. Un escalier montait dans l’obscurité. En haut, sous un plafond éclaté qui laissait entrer des morceaux de ciel, reposait la cage de l’ascenseur vétuste que Joseph Delteil avait fait installer après une alerte cardiaque. Dans ce qui fut autrefois des chambres, des cabinets de toilette, entre une baignoire de guingois et quelques restes de meubles, toutes sortes de choses s’entassaient comme des immondices : un bout de tapis, des magazines et des journaux des années 70-80, des restes de pelotes de laine, des fioles à moitié vides, des lettres. J’ai trouvé dans ces amas poussiéreux une carte portant la mention : « Hommage de l’auteur Joseph Delteil », des enveloppes vides adressée à Joseph ou à Caroline, des relevés bancaires, un Jours de France annonçant la mort de Moshe Dayan. Les carreaux crasseux des fenêtres fermées filtraient la lumière verte des frondaisons épaisses bouchant la vue vers Montpellier. Les plafonds, en plusieurs endroits s’écroulaient.
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Le souvenir de l’auteur de « Jésus II » aurait pu continuer de vivre ici, en cette Tuilerie de Massane dont il fit, fuyant Paris dans les années trente, sa « Deltheillerie ».
Longtemps les fidèles de l’écrivain ont espéré que l’agglomération de Montpellier ou le conseil régional achète et rénove ce haut lieu de la littérature. Cela ne s’est jamais fait malgré des promesses.
Déjà, en 2005, une pétition avait été lancée par Jean-Paul Court, un professeur habitant à Grabels. En vain. En 2019, le domaine est acheté par la municipalité de Grabels. Mais au lieu d’une véritable action de sauvegarde, l’ancienne métairie est englobée dans un vaste projet immobilier : la ZAC de Gimel qui prévoit la construction de 850 logements sur 17 hectares. Dans ce projet, la Tuilerie de Massane serait « réhabilitée » et transformée en centre culturel dédié, selon René Revol, maire de Grabels, « au livre et aux écritures en mémoire de Joseph Delteil ».
En attendant, l’ancienne demeure du poète continue de se dégrader et rien n’est fait pour empêcher une destruction qui s’accélère. Le chai s’est effondré ainsi qu’une partie de la toiture.
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En 2020 est créée l’association Carré Joseph Delteil-La Tuilerie*, présidée par Alice Ciardi Ducros, qui a pour objet « la sauvegarde de la Tuilerie de Massane dans l’esprit de la Deltheillerie notamment en exerçant une vigilance sur les réalisations et les projets immobiliers, patrimoniaux, mémoriels et culturels concernant, directement ou indirectement, l’œuvre et la maison du poète Joseph Delteil. » Elle dénonce le silence du maire de Montpellier sur le sujet alors qu’il revendique pour sa ville le titre de capitale culturelle de l’Europe en 2028. « Derrière le clinquant des propositions mirifiques, écrit-elle, s’opère un anéantissement sournois des valeurs humanistes de notre société. Celles qui respectent la mémoire de ses écrivains et créateurs et savent la faire vivre pour les générations qui viennent. C’est pour elles que nous luttons. »
L’association lance une pétition pour laquelle se sont déjà mobilisés Pierre Soulages, Edgar Morin, Christian Bobin, Fabrice Luchini, Marie Rouanet, Michel Onfray et des centaines de personnes qui veulent sauver la Deltheillerie.
Bernard Revel
* Association Carré Joseph Delteil-La Tuilerie, 8 rue Fouques 34000 Montpellier. carrejdlt@gmail.com
* La photo de Joseph Delteil à l'entrée de la Tuilerie est de Bob Ter Schiphorst.
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