Leroy avait raison
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La mort de Jean-François Leroy, directeur du Festival de photojournalisme Visa pour l'Image, me renvoie au seul contact que j'aie eu avec lui lorsque, en septembre 2011, il s'en prit à la "presse de merde" qui monte en épingle les ragots people. J'avais réagi par une chronique publiée dans La Semaine du Roussillon qui fut reprise par le journal Libération avec une réponse de celui qui dénonçait sans nuance la "dérive de la presse" vers une "information de merde".
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« Le propos est outrancier, écrivais-je. Il reflète un ras-le-bol très compréhensible. Moi qui, à ma modeste place, ai toujours déploré l’abandon du reportage et la disparition progressive de vrais photojournalistes dans le quotidien où je travaillais, je me garderai bien de jeter la pierre à Jean-François Leroy. Mais quelque chose me gêne. J’aurais voulu qu’il précise un peu plus sa pensée, ne serait-ce qu’en l’étayant d’exemples.
En tirant dans le tas, Jean-François Leroy se soulage peut-être. Mais il ne touche personne et surtout pas ses vraies cibles. Simplement, il contribue à discréditer toute une profession. Presse de merde, presse pourrie, on connaît la chanson.
Chacun voit midi à sa porte. Le militant politique râle contre les journaux qui donnent plus de place aux idées des autres qu’aux siennes. Le supporter de rugby trouve qu’il n’y a pas assez d’information sur son sport favori dans le journal. Celui qui déteste le rugby juge au contraire qu’il y en a trop. On a toujours des raisons pour qualifier son journal de "merde". Ce sont de mauvaises raisons. Des raisons sectaires. Jean-François Leroy prêche pour sa chapelle. C’est normal. Il a voué toute sa vie à Visa pour l’Image. Sa réussite force l’admiration. Perpignan lui doit beaucoup. Mais il est bien placé aussi pour connaître le poids des mots. Au poste qu’il occupe, les mots pèsent plus lourds encore. Leur poids est celui d’un événement devenu un formidable hymne à la liberté de la presse. Mais celle-ci est loin de se limiter au seul photojournalisme.
Si le grand reportage est laissé pour compte dans la presse écrite, c’est regrettable. Il y a des raisons à cela, dues aux attentes des lecteurs, aux impératifs économiques, à l’afflux de nouvelles, à la concurrence de la télévision, que sais-je. Oui, la Tchétchénie, Haïti, Fukushima, après avoir fait longtemps la Une, s’effacent peu à peu devant d’autres événements. C’est la loi de l’information. Témoigner par des photos, certes, mais aussi analyser, décrire, éclairer, juger que, tel jour, DSK est plus important que la Libye, révéler des vérités cachées, critiquer, répondre aux attaques : c’est tout cela, la liberté de la presse, et c’est d’abord l’affaire des journalistes. Ils se battent pour elle tous les jours, sur tous les terrains, à Opoul aussi bien qu’à Kaboul. »
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Dans sa réponse dans Libé, Jean-François Leroy fit preuve de modération tout en réaffirmant avec force que « défendre la profession en dénonçant le traitement désastreux et parfois même tout à fait ridicule de l'information, c'est mon travail et c'est mon rôle... En vingt ans, les journaux ont directement participé à lever la frontière cruciale qui existe entre le scoop et le buzz, en photo comme en texte. Si je reconnais devoir manier avec précaution le concept de "presse de merde", la presse, elle, devrait manipuler avec une attention toute particulière la nature des informations qu'elle diffuse...
Bien heureusement, ma formule maladroite n'englobait pas toute la presse - même si c'est ce qu'elle laisse paraitre. Il y a encore des journaux qui continuent de vérifier, d'analyser et de traiter les informations qu'ils reçoivent. Et Bernard Revel a raison : l'histoire est linéaire. Par conséquent chaque événement succède à un autre. Cependant, quand on découvre une énième couverture sur DSK, on a plutôt l'impression qu'elle devient cyclique, cette histoire. »
A la relecture, je constate que nos points de vue comportaient plus de convergences que de désaccords et, à en juger par les publications récentes de certains magazines et journaux, que le concept "presse de merde" s'affiche plus que jamais à la Une.
"Bernard Revel a raison" écrivait le directeur de Visa dans sa réponse d'il y a quinze ans. Aujourd’hui, c'est à mon tour de reconnaitre que Jean-François Leroy avait raison lui aussi. Si sa mort ne sonne pas le glas du photojournalisme, il faut espérer cependant que Visa pour l'Image saura poursuivre avec la même liberté son combat, malgré les vents sournois qui soufflent place de la Loge.