Régis Franc : rat des villes à la campagne
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La Ferme de Montaquoy, éditions Les Presses de la Cité.
Tiens, le revoilà ! Régis Franc, vous vous souvenez ? Le Café de la Plage, Tonton Marcel, les femmes « fin de siècle » dans Elle, ça vous parle ? L’enfant des Corbières monté à Paris s’était fait une belle place à part dans la BD au temps de Charlie, Pilote, A suivre, même qu’il eut un prix à Angoulême. Mais les petits dessins ne lui suffisaient pas. Après s’être essayé au cinéma, à l’orée du nouveau siècle il entama une carrière de romancier. Et puis, à partir de 2015, plus rien. Qu’était-il devenu ? Il vivait, tout simplement. Simplement si on veut. Régis Franc ne fait rien comme tout le monde. Les vieux Lézignanais – dont je suis – et en particulier les Piboulards, ses potes d’adolescence, continuaient à le suivre plus ou moins, de loin quand il était parti vivre à Londres avec femme et enfants, ou de près quand, sur un bout de terre à Fontcouverte, il se mit en tête de créer un vin, « chante-cocotte », qui s’est fait une belle place au soleil.
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Alors, quand il se qualifie lui-même de « rat des villes », permettez-moi de sourire. Tout le monde sait que les Lézignanais sont des menteurs. Rat des villes peut-être quand, avec le succès de ses BD, Paris était devenu une fête pour lui. Mais au départ, le fils de Roger, travailleur de la terre et poète, n’avait d’autre horizon que la vigne dans son quartier de Belle-Isle.La ville, il en rêvait, ça c’est sûr. Et il en a profité, menant, comme il dit, « une étincelante vie de bâton de chaise…, toujours gardant au coin des lèvres le sourire de celui à qui on ne la fait plus ». Mais un soir de juillet, il suffit de deux yeux noirs pour que son existence bascule. « Je la vois, je l’approche, je lui parle, si bien qu’à la fin nous avons des enfants ».
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La suite, il la raconte dans La Ferme de Montaquoy, un « album d’images, de dessins, de photos, de souvenirs » qui nous annonce, entre parenthèses, que le Régis Franc nouveau est arrivé.
Car dans le trousseau de Valentine, il y avait une ferme à blé au sud de Paris, quelque part en Gâtinais. Le « rat des villes » la découvre avec émotion, s’imprègne de son histoire, se passionne pour son évolution et s’en fait le chroniqueur sur trois générations. Cela pourrait être d’un intérêt limité si ce n’était du Régis Franc. Certes, il s’efface dans cette histoire qui est d’abord celle de sa femme. Mais par sa perception particulière des choses, son humour tendre et élégant, la vivacité de son style, il reste présent à chaque page.
Montaquoy, dans les années quarante, c’est le petit royaume d’Ernest, dont la famille vigneronne fut chassée du Bordelais par le phylloxéra. Ancien champion de vélocipède, il se passionna pour les débuts de l’automobile et fit fortune en devenant l’importateur d’une marque inconnue, FIAT. Ce qui lui permit d’acheter, en 1922, une vieille ferme et d’en faire, patron paternaliste et visionnaire, une exploitation prospère qu’il parcourut, chapeau de paille et costume blanc, pendant des années, jusqu’à ce qu’une balle allemande ne l’atteigne en plein front à la fin de la guerre. N’empêche, entre les mondanités parisiennes et les plaisirs champêtres, Ernest « mort pour la France » aura eu une belle vie.
Son fils Jacques hérite des affaires de la ville et sa fille Madeleine, celles de la campagne. Eternelle célibataire, Mademoiselle « mène son monde à la baguette ». Coiffée d’un béret d’homme, elle parcourt la propriété en GMC (camion de l’armée américaine) et fonce en auto chaque vendredi à Paris pour aller au théâtre. C’est le temps de la mécanisation, des grands remembrements, des engrais chimiques et des pesticides à gogo. Et lorsque les prix s’effondrent, Madeleine peur compter sur son frère. Bref, ce sont les Trente Glorieuses faites de hauts et de bas. Heureusement, Montaquoy n’est pas loin de tout. Un jour, débarque Elisabeth, une aventurière « tout droit sortie de Out of Africa », amie de Blaise Cendrars. Elle pose ses valises un certain temps, attirant toute sorte d’artistes. Puis, c’est un « sacré couple » qui s’installe : Niki de Saint-Phalle et Jean Tinguely. Et puisqu’ils ont de la place, leurs œuvres monumentales mettront bientôt de vives couleurs autour de Montaquoy. Dans les champs, par contre, la tendance est au gris : vaches décimées par la tuberculose, chevaux à l’abattoir, récolte direct à la coopé. A la mort de Madeleine, la ferme ressemble de plus en plus « au tombeau de la Belle au bois dormant ».
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C’est Valentine qui va la réveiller. L’arrière-petite-fille d’Ernest abandonne à 35 ans sa carrière de costumière au cinéma pour habiller Montaquoy à sa façon. Elle n’y va pas par quatre chemins. « Le chant puissant des engins agricoles retournant la terre à grands traits de socs », c’est fini. Elle impose non sans mal la pratique du « non-labour », proscrit engrais et pesticides et sème des blés anciens « ressuscités » par un chercheur anglais sur un toit de chaume du XVIIIème siècle. Les années passent. Les épis de Montaquoy montent à hauteur d’épaule. Un moulin conçu à Carcassonne par les frères Astrié donne une belle farine qui permet au boulanger de Courances, localité voisine, de pétrir de délicieuses miches rondes. Arbres, brebis et autres animaux transforment le paysage. Valentine a ouvert la porte aux rêves. Peut-être boira-t-on un jour du whisky de Montaquoy.
Et c’est ainsi que Régis Franc, en parcourant la campagne, a retrouvé le chemin de l’inspiration.
Bernard Revel
Photo ci-dessus :
Régis et Valentine : l'un dessine, l'autre cultive. (Photo Nolwenn Cosson, Le Parisien).
Œuvres de Régis Franc
Né en 1948 à Lézignan-Corbières.
Auteur de BD, scénariste, peintre, écrivain.
1977 – Histoires immobiles et Récits inachevés, éditions Dargaud, coll. « Pilote »
1978 – Nouvelles histoires, éditions Dargaud, coll. « Pilote »
1979 – Souvenirs d’un menteur, éditions Dargaud
1982 – Nuits de Chine, éditions Dargaud
1983 – Sunset Corridor, éditions Dargaud
1983/1986 – Tonton Marcel, vol 1 à 3, éditions Casterman
1984 – Le Marchand d’opium, éditions Dargaud
1987 – Cohabitation, éditions Casterman
1988 – Bonjour ma chérie, éditions Casterman
1989 – Le Café de la plage (édition intégrale), éditions Casterman
1991 – Mauvaise fille (film)
1991 – Marius & Olive, éditions Casterman
1993 – Taty, princesse de Neuilly, éditions Casterman
1998 – Fin de siècle – La bande dessinée de Elle, éditions Filipacchi
2001 – Du beau linge, éditions Robert Laffont
2004 – Une blonde blessée qui par un soir d’été, éditions Julliard
2007 – Ceux qui m’attendent, éditions Balland
2011 – Un grand oiseau blanc avec une chemise, éditions Fayard
2012 – London prisoner, éditions Fayard
2022 – La ferme de Montaquoy, éditions des Presses de la cité, collection « Cité graphique ».