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Publié par Bernard Revel

Les Corbières avaient leur poète. Il s'appelait Jean Lebrau. Je l'ai connu dans son vieil âge. Je lui avais écrit quand j'avais une vingtaine d'années après avoir lu dans le journal qu'il avait obtenu le grand prix de poésie de l'Académie française. Une si prestigieuse distinction pour un poète vivant à Moux, à dix kilomètres de ma maison, ne pouvait que m'impressionner, moi qui taquinais un peu la muse. S'il ne fut pas ébloui par mes alexandrins, il trouva quelques mérites à un texte lyrique et noir dont le titre ne pouvait que lui parler : Nous autres, des Corbières. Et c'est avec bonheur que je déchiffrai dans les entrelacs à peine lisibles de son écriture cette appréciation : « Corbières de vieux, Corbières de mort, elles ne sauraient être plus Corbières".
C'est ainsi qu'a commencé une correspondance épisodique qui dura presque jusqu'à sa mort. De temps en temps, il m'envoyait un de ses anciens recueils dont deux furent édités par Gallimard : Corbières et Au secret des pierres La plupart de ses livres étaient introuvables. Je les ai découverts au fil des ans.
Dans une époque où l'esprit souffla généreusement sur l'Aude, Jean Lebrau qui n'a, ni l'aura d'un Joe Bousquet ni le sens de la provocation d'un Joseph Delteil, est resté un homme de l'ombre. L'essentiel de son univers poétique a trouvé sa source dans ce coin des Corbières qui va de Lagrasse à l'Alaric, qu'il dépeint inlassablement avec un rare sens du mot juste et de l'image fulgurante. Il faut avoir lu ses vers "brillants comme du silex", pour saisir l'âme de ce pays rude et beau, ces "Corbières amères" où la lumière aveuglante est indissociable du noir profond. Les œuvres en prose, Ce pays où l'ombre est un besoin, Diurnal I et II notamment, sont riches d'une malice et d'un don aigu d'observation qui en font d'irremplaçables reportages poétiques.
J'étais allé enfin lui rendre visite un jour froid de novembre 1982 dans sa grande maison blottie au cœur de Moux. Il était en mauvaise santé. "Je vis désormais en reclus, m'avait-il dit. Je ne peux plus aller me promener. C'est bien triste de vieillir. Un naufrage... J'écris toujours des poèmes. Cela m'est très difficile. Ils ne valent rien". Il mourut quelques mois plus tard.
Jean Lebrau était né à Moux, au pied de l'Alaric, le 20 octobre 1891. Aussi loin que l'on remonte dans son passé, la poésie est présente. Il la rencontre dès son plus jeune âge dans le rayonnement de l'autre grand poète du village, Henry Bataille qui, au début du siècle, est à l'apogée d'une prestigieuse carrière parisienne. Plusieurs séjours dans le Béarn dès 1912, lui permettent de devenir aussi l'ami de Francis Jammes. Sa voie dès lors est tracée : la poésie sera toute sa vie.
Lorsqu'il publie son premier recueil, La voix de là-bas en 1914, Henry Bataille écrit dans la préface : "Ainsi donc, c'est vrai, dans ce petit village de Moux, dans ce village perdu au milieu des vignes arides, en cette sorte de Palestine romantique, une nouvelle petite lumière s'est allumée, une lampe de poète".
La petite lumière a brillé pendant plus de soixante ans, apportant à la poésie française quelques joyaux de la plus belle transparence.
"Ma jeunesse s'est passée à Carcassonne, m'avait-il dit lorsqu'il m'avait reçu dans son bureau surchargé de livres et de peintures. J'ai connu Joe Bousquet quand il avait 20 ans. Il était extrêmement désagréable. La rue était à lui. Il avait des aventures conjugales. Devant vous il se montrait aimable mais on avait l'impression, quand on avait tourné les talons, qu'il exerçait son sarcastisme".  
Ses études terminées, Jean Lebrau était allé tenter sa chance à Paris. Il avait rencontré Philippe Chabaneix qui lui avait fait connaitre le groupe du Divan, place Saint-Germain-des-Prés, fréquenté par les poètes dits fantaisistes dont Francis Carco. Il ne s'y sentit pas à sa place et revint très vite dans ses Corbières.
Sa carrière professionnelle l'amena quelque temps à Genève où il fut attaché au Consulat général de France et se termina à la préfecture de Carcassonne. Il s'occupa ensuite du domaine viticole familial à Comigne sur les côteaux de l'Alaric où il put s'adonner pleinement à l'écriture.
 

Après la dernière guerre, dans le sillage de Joë Bousquet, Jean Lebrau a séduit le monde de la critique. Jean Paulhan, Marcel Arland, Jean Mistler, Pierre Reverdy, Lévis-Mirepoix, Michel Maurette, Paul Pugnaud, le peintre Max Savy aimaient ce sombre poète au visage sec. Le critique littéraire Emile Henriot écrivit dans Le Monde : "On ne voit point Jean Lebrau dans les rédactions, ni à Saint-Germain ou à Montparnasse, où l'absence se fait payer cher. On aimerait se l'attacher, mais lui ne se laisse point détourner. C'est à même le rude contact des pierres au goût de sel, que l'œuvre s'accomplit".
"J'ai toujours été en retrait", m'avait-il encore dit. Il était, ce vigneron-poète de l'Aude, un homme de la terre, proche de Virgile, de Pétrarque et de Frédéric Mistral. Il préférait son coin de terroir à tout autre et, pendant des années, a publié dans la presse locale de remarquables chroniques sur ses lectures. Aux jeunes poètes qui lui envoyaient des vers, il portait toujours, je peux en témoigner, une attention sincère.
Poète de la nature parce que le spectacle de la nature était son oxygène, il a su, par son écriture, faire face à la vie, cette "fuyante qui ne fait que reculer devant nous jusqu'au jour où elle s'efface brusquement pour nous découvrir la mort".
Les dernières années, la mort "nous coulant ses glas dans le dos", était sa familière.
Il s'est éteint chez lui le 11 octobre 1983, au début de l'après-midi. Au dehors, vers les pentes de l'Alaric, dans les chemins de vigne où ses pas le conduisirent si souvent, le cers jouait avec les cyprès, arbres droits et fiers qu'il a, selon Maurras, chanté mieux que personne.
La nature est fragile. Le récent incendie des Corbières nous le rappelle. L'œuvre d'un poète aussi est très fragile. Celle de Jean Lebrau n'est plus visible, hélas.
Il ne faut pas laisser disparaitre l'œuvre du poète des Corbières.

Bernard Revel
 

Portrait de Jean Lebrau en 1933 par Paul Sibra.

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