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Publié par Bernard Revel

L'humanité pour seule arme de Michel Piperno
(Cap Béar éditions, 226 pages, préface d'Alain Rollat)

Prix Odette et Jean-Louis Coste des Vendanges littéraires, Michel Piperno sera à Rivesaltes dimanche 5 octobre.

Pendant dix ans, de 1982 à 1992, Michel Piperno fut ce qu'on a appelé un "french doctor" sans toutefois la dimension médiatique attachée à ce terme dont Bernard Kouchner était alors l'incarnation. Médecin endocrinologue au centre hospitalier de Perpignan, il n'a pas hésité à sortir de ce cadre à plusieurs reprises pour aller "soigner les autres dans les pays pauvres" ainsi qu'il en rêvait depuis l'enfance. Dans "L'Humanité pour seule Arme", il fait "le récit à l'état brut" de quelques-unes de ses missions effectuées sous l'égide de l'Aide médicale internationale (AMI), ONG créée en 1979 dont il avait fait sien le principe : partager la vie quotidienne des personnes secourues. En préface, l'ancien journaliste du Monde Alain Rollat, dont il fut le condisciple au Prytanée de La Flèche, dit toute son admiration pour cet "homme de bien hors du commun" qui "fait partie de ces discrets baroudeurs de l'action humanitaire dont l'héroïsme méconnu fait honneur à la médecine française sur tous les fronts du monde où la guerre et la misère tuent".
Le récit de sa première mission en 1982 dans l'Afghanistan envahi par les troupes soviétiques occupe une grande partie du livre. Lui déguisé en vieux paysan pachtoune (pantalon bouffant et tunique verte) et Véro l'infirmière en tchadri, escortés de "moudj" dissimulant leurs armes sous leurs vêtements, guidés par Itibari, leur interprète et protecteur, en bus et à pied, ils franchissent de nombreux obstacles (contrôles, cols à 3000 mètres, neige, froid mortel) pour arriver enfin, épuisés par des nuits sans sommeil et en évitant les lieux ralliés aux Russes, dans le premier village du Logar, territoire de leur mission. "Le boulot médical peut enfin commencer", soupire Michel Piperno rassénéré par un œuf frais et un bol de lait chaud sucré.
 

Les premières visites dans les lieux où ils sont reçus par des gens prêts à risquer leur vie pour les protéger de tout danger - car les hélicoptères et les chars russes peuvent surgir à tout moment - leur font mesurer l'ampleur de la tâche. "La misère médicale est terrible", note Michel Piperno. Les estropiés sont légion, les maris interdisent souvent aux femmes d'être correctement examinées, quant aux enfants, nombreux sont ceux qui sont anémiques et peuvent à peine marcher. Ils sont surtout victimes de la saleté, les ascaris grouillant dans leur ventre. Les règles d'hygiène passent mal, constate le "french doctor" démoralisé par l'ignorance des mères. "Il faut leur expliquer que la peau est imperméable. L'eau n'entraine pas les saletés dans le corps lorsqu'on se lave les mains".
La mission se termine au bout de trois mois. Le retour est aussi périlleux que l'aller. "Beaucoup d'angoisse, raconte Michel Piperno, énormément de travail, quelques désillusions également sur notre action, mais aucun regret".
Un an plus tard, il est envoyé en Haïti, plus précisément sur l'île de la Tortue, qui n'a rien à voir avec le repaire des pirates de cinéma. "La douceur des tropiques est trompeuse, écrit-il, car la vie est loin d'être rose à la Tortue où les enfants sont les premiers à souffrir de malnutrition chronique ". A la méfiance agressive des redoutables "tontons macoutes", main armée du dictateur Duvalier, s'ajoutent les échos obsédants des cérémonies vaudou qui, officiellement, n'existent pas. A l'hôpital du bourg des Palmistes, cent à cent-cinquante personnes de tous âges se massent dans la salle de consultation pour se faire soigner après avoir essayé les plantes du "médecin feuille" et les amulettes du "hougon", le grand prêtre vaudou. A moins que cela ne soit l'inverse. Le docteur Piperno n'en croit pas ses yeux lorsqu'une jeune fille qu'il avait laissée pour morte lui apparait le lendemain bien vivante au marché du village. "Tu vois,lui dit sa mère, le "hougon", il l'a guérie, lui !" Et quarante ans après, dit-il, "bien que ne cherchant plus d'explication, je ne cesse de m'interroger".
Entre chaque mission, Michel Piperno revient à Perpignan auprès de sa femme "formidable" Dominique et ses enfants. Il raconte ses aventures dans la presse locale, fait des conférences. Et puis, quand une crise éclate quelque part sur la planète, il repart. La révolte du peuple roumain contre le dictateur Ceaucescou lui fait passer Noël 89 à Bucarest où il arrive avec une équipe à bord de quatre Ford Transit prêtés par Jacques Chirac, maire de Paris. Il y retrouve Bernard Kouchner, devenu secrétaire d'Etat à l'Action humanitaire, qui s'exclame en voyant leur convoi : "Tiens, voilà les cow-boys de l'AMI !".
Au printemps 91, au "Kurdistan libéré", arrivant à l'hôpital de Ranya où s'agglutinent plus de mille personnes, "procession irréelle d'enfants, de femmes, de nourrissons et de blessés", il se trouve face à "l'horreur à l'état pur".
Devant tant de souffrances, comment ne pas être découragé ? Qu'on l'appelle pour créer une structure de santé dans un coin perdu du Cameroun, et le voilà pourtant chez les Bassa, enseignant l'hygiène et autres soins à des jeunes volontaires. En 1994, lors du génocide au Rwanda, il apporte son aide aux réfugiés du camp de Goma au Zaïre. Son retour dans un Antonov piloté par des Russes vire au cauchemar.
Combien de fois, face aux difficultés, aux dangers et devant la misère sans fin qu'il est censé combattre, Michel Piperno s'est-il dit : "Mais qu'est-ce que je fais ici ?" Il a fait sa part, tout simplement, en héros de l'humanitaire. "Il n'y a que l'âge et la fatigue qui m'ont arrêté", confie-t-il à Alain Rollat. Son livre est un témoignage précieux qui nous renvoie aux combats que mènent à Gaza, au Donbass, au Soudan et tant d'autres pays, les héros actuels de l'humanitaire dont 248 ont perdu la vie en cette année 2025.

Bernard Revel

Né à Pau, Michel Piperno commence ses études au lycée Louis Barthou de cette ville puis intègre le Prytanée militaire de La Flèche où il passe le baccalauréat. Interne en médecine puis assistant au CHU de Montpellier, il est nommé chef de service à l'hôpital de Perpignan où il poursuit sa carrière jusqu'à la retraite.

Photo ci-dessus : récent portrait de Michel Piperno.
Document en tête de texte : Michel Piperno en mission au Cameroun. Il s'agit d'une des photos qui illustrent le livre.

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