Joan-Lluís Lluís nous fait bien marcher
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Junil de Joan-Lluís Lluís
Editions Les Argonautes, 276 pages, traduit du catalan par Juliette Lemerle.
Né à Perpignan le 29 juin 1963, Joan-Lluís Lluís est un écrivain français d'expression catalane. Il a publié une quinzaine d'ouvrages dont plusieurs ont été traduits en français. Il a obtenu le prestigieux "Premi de Sant Jordi " 2017 pour Jo soc aquell que va matar Franco.
Prix 2025 des Vendanges littéraires, il sera à Rivesaltes le 5 octobre.
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Il faut se méfier des écrivains et, en général, de tout ce qui est écrit.
Joan-Lluís Lluís nous prévient dès les premières pages du roman : « La fille - appelée Junil - et le père - laissé sans nom - prétendent déjà être la chair et le sang d'une fiction qui opère depuis le premier mot ». Dans cette fiction qui se passe au premier siècle de notre ère dans une région située « entre l'Empire du Sud et les barbares du Nord », l'imagination tient lieu de rigueur historique. Nyala où tout commence n'est certainement pas la ville qui porte actuellement ce nom dans le Darfour du Sud au Soudan. Par ailleurs, pouvait-il exister en ce temps-là, dans une petite ville aux limites de la civilisation romaine, une librairie ? Peu importe. Les livres existaient en tout cas sous forme de parchemins roulés, comme ceux qu'encolle Junil dans la librairie dont a hérité crapuleusement son père. Elle avait huit ans lorsqu'elle devint, après le massacre de sa famille, un « boulet » pour cet homme indigne. Mais elle touchait du doigt la littérature qui, au fil des années, grâce à Trident, l'esclave copiste, vint à elle, lorsque émergèrent des papyrus les mots de Virgile, Homère, Sophocle et tant d'autres. Dès lors, à ses yeux, « rien ne semble plus divin que cette façon de faire naître, vivre et mourir des personnes et des mondes à travers les mots ». A quatorze ans, elle découvre Ovide et a du mal à croire qu’« il y a des auteurs vivants qui sont dignes d'être lus ». Junil dévore les quatre rouleaux de « L'Art d'aimer » et tombe amoureuse : « Elle porte en elle tous les mots d'Ovide».
Contrainte d'être la complice du faux poète qu'aspire à devenir son père, elle fréquente la bibliothèque dont l'intendant est un esclave nommé Lafas qui depuis vingt ans n'a pas le droit de sortir de ces lieux dédiés à Minerve. Les événements se précipitent. Junil apprend que l'empereur a exilé Ovide à Tomis dans le nord-est (actuelle Roumanie). Elle refuse les avances d'un garçon d'une famille puissante de la ville alors qu'elle sait bien qu’« être vierge à seize ans est une anomalie ». Pour se tirer d'une situation dangereuse, elle imagine un plan radical qui provoque d'abord un désastre - car « un poème peut tuer » - avant de lui apporter le salut par la fuite.
Elle quitte tout. Mais elle n'est pas seule. Trident l'accompagne ainsi que le bibliothécaire Lafas et un ancien gladiateur nommé Dirmini. Ils marchent de nuit la peur au ventre, sans but précis jusqu'au moment où Lafas leur parle du « peuple le plus étrange de l'univers » : les Alains, un peuple sans esclaves. Ils en feront leur destination, sacrifiant aux dieux quelques petits animaux « pour augmenter leurs chances de protection ».
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Signe du destin : Ovide les accompagne. Lafas a emporté avec lui le premier livre des « Métamorphoses ». Il l'offre à Junil en lui disant qu'avant d'arriver au pays des Alains, ils passeront près de Tomis. Ainsi Junil se sent-elle désormais envoyée par un dieu à la rencontre d'Ovide dont les vers l'émerveillent et rythment sa longue marche.
Car leur périple va durer plus de trois-cents jours et être émaillé de rencontres, de dangers, de péripéties en tous genres que l'imagination de Joan-Lluís Lluís rend captivants à la manière d'un Homère ou de « La Falconade » du poète Milcien. Rien ne les détourne de leur but, ni ces villageois qui prennent Lafas pour un mage et veulent entendre les dieux à travers lui, ni le champ de bataille dont ils soignent et amputent le seul survivant, ni l'accueil chaleureux d'une communauté dont un conteur appelé Le Vieux les tient sous son charme tandis que d'autres complotent contre eux. Ils trouvent aussi au fil des jours de nouveaux compagnons de route jusqu'à être quatorze, ce qui fait dire à l'un d'eux : « On a presque l'air d'un peuple ». Un peuple issu de plusieurs ethnies et qui s'est « fabriqué un parler unique, rapiécé, avec lequel s'adresser à la troupe entière ou à ceux dont on ne parle pas la langue ». En somme, « tous parlent la langue de tous » et « on se comprend parce qu'on veut se comprendre ».
Ils découvrent aussi les pouvoirs de l'écriture. Lorsque Lafas déroule un papyrus rempli de mots, le Vieux « ne voit pas le rapport entre les contes qu'il dit et tous ces traits éparpillés comme des insectes ».Mais parmi eux, il y a une fillette de neuf ans qui ramasse des cailloux. Junil écrit Maleb sur une pierre plate. La fillette finit par comprendre que c'est son nom qui est marqué. Tout le groupe veut avoir sa pierre à son nom. L'écriture donne à chacun son identité.
La marche vers la liberté touche à sa fin. Elle leur a appris à vivre ensemble, à se tolérer, à se comprendre, à s'aimer. Junil qui est au commencement de cette histoire, a atteint son but : elle est à Tomis et va « arriver vierge jusqu'à Ovide ».
Mais le doute s'installe. Trident, son compagnon de la première heure, se demande si tout cela n'est pas « le songe illusoire d'un ancien esclave qui a trop lu ». Une barque conduit Junil, Lafas et Trident sur l'île où Ovide est consigné. Et lorsqu'ils le voient enfin et sont à sa table, la jeune fille n'ose pas le regarder dans les yeux. A la deuxième rencontre, le poète révèle sa vérité. Joan-Lluís Lluís, l'air de rien, d'un style alerte, entre mensonges en chair et en os et mensonges d'encre, comme toute bonne littérature, jubile : il vient d'inventer une nouvelle métamorphose d'Ovide.
Bernard Revel
- Portrait de Joan-Lluís Lluís : photo Manolo Garcia.
- Ovide par Anton von Wemer d'après le buste romain de la galerie des Offices à Florence.