Ailleurs, c'est ici dans mon cœur
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J’ai tellement rêvé de voyages, jadis. Dans ma petite ville, j’avais le sentiment d’étouffer. Toujours les mêmes têtes, inévitables, aux mêmes endroits, comme si elles faisaient partie du paysage, éléments d’un décor qui semblait pétrifié mais ne l’était pas, puisque là aussi, le progrès installait ses cabines téléphoniques en même temps que disparaissaient fontaines et lavoirs, remplaçait peu à peu les Tractions noires pétaradantes et puantes par un ballet de plus en plus dense, bruyant et encore plus puant d’Aronde, DS et Panhard multicolores, arrachait au coin des rues les austères réclames Singer et laissait le temps effacer sur les murs le slogan « Dubo, Dubon, Dubonnet » pour que triomphe la pub bariolée, racoleuse et éphémère, voyait défiler sur les façades du Palace et de l’Idéal le roman-photos hebdomadaire d’affiches qui nous montraient comment Gabin vieillissait, avec quelle passion Jean-Claude Pascal, Gary Cooper,
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Humphrey Bogart ou Alain Delon déposait le même baiser sur les lèvres de la femme éternelle, qu’elle eût les traits de Martine Carol, Ingrid Bergman, Brigitte Bardot ou Marilyn Monroe, et, signe le plus visible pour nous les adolescents des années soixante que de grands changements avaient lieu ailleurs, réduisait irrésistiblement à la vitrine du disquaire Fusté la place occupée par Gloria Lasso, Dalida et Luis Mariano pour laisser s’étaler entre les électrophones Teppaz et Mélovox, les 45 tours sans cesse renouvelés de nos copains Johnny, Richard, Sylvie, Eddy, Françoise et toute la bande, pendant qu’un téléviseur massif déversait sur nous les images fleuves d’un monde en noir et blanc où un vieillard bougon nommé De Gaulle parlait toujours de l’Algérie, un président américain tombait sous les balles, Jacques Anquetil gagnait le Tour de France et Albert Reisner faisait danser le twist à des « têtes de bois » vêtues comme nous de jeans, tee-shirts et mocassins blancs et dont les cheveux, comme les nôtres, s’allongeaient à mesure que s’élargissait le fossé entre les générations.
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Alors j’ai voyagé. J’ai vu Barcelone, Paris, Amsterdam, Copenhague, Londres. J’ai vu les pyramides, la grande muraille de Chine, le Québec sous la neige, la sécheresse et la famine au Sahel. J’ai vu Berlin avec et sans le Mur, Varsovie, Prague, Budapest, Séville. J’ai vu Bucarest après Ceausescu, Sarajevo pendant la guerre, le Piémont où naquit mon père, Tokyo où se maria l'un de mes fils. Verrai-je un jour Lhassa, New York, San Francisco, Saint-Pétersbourg ? Ferai-je enfin le chemin de Stevenson avec un âne, comme j'en rêve depuis si longtemps ? J'en doute. Le temps m'est compté. Il va trop vite.
Mais il me reste encore le plaisir de voyager dans les livres. Ils sont autour de moi dans ce bureau dont ils ont envahi les murs. Je suis loin de les avoir tous lu. Beaucoup attendent leur tour qui ne viendra peut-être jamais car, toujours, de nouveaux livres s'installent réduisant plus encore leurs maigres espoirs. Au fond, une cinquantaine de bouquins bien choisis suffiraient au temps qu'il me reste de vivre. Ainsi, n'ayant plus à papillonner, pourrais-je au contraire m'adonner au plaisir trop rare de la relecture.
Quand j'étais petit, il n'y avait qu'un seul livre à la maison. Il était caché au-dessus d'une armoire. Sans doute avait-on peur que les enfants l'abîment. Dans mon souvenir, l'objet est impressionnant par sa taille. Sa reliure sombre lui donnait l'aspect d'un grimoire de magicien. Il sentait la poussière. C'était « Sans famille » d'Hector Malot. On nous l'avait sans doute prêté car, après quelques apparitions sur la table de la cuisine où, le soir, plusieurs lectures tournant vite court furent tentées par des grands, il disparut à jamais. Dans notre humble appartement meublé du strict minimum, un tel objet était incongru.
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Ai-je longtemps souffert d'un manque ? Je me revois, collégien, planté devant les rayons de la librairie Fioux, le cœur battant, regardant à gauche et à droite et, soudain, enfouissant un bouquin longtemps convoité sous mon pull. Je l'ai encore quelque part, ce livre volé de la collection Rouge et Or.
Lire c'est voyager en-dedans. C'est aussi rendre irrésistible le désir d'aller ailleurs pour voir si j'y suis.Mais voir quoi ? Combien de fois me suis-je dit, alors que d’un train je regardais défiler un paysage, que tant de beautés étaient inoubliables ? Combien d’heures ai-je passées dans les rues d’une ville étrangère à faire provision d’images ? Que de visages ai-je vus, que d’œuvres d’art ai-je admirées, que d’informations ai-je amassées, que de bons moments ai-je connus ! Et que m’en reste-t-il ? « Rien en propre pour la mémoire, tout à moi tant que je regarde », répond la poétesse polonaise Wislawa Szymborska, Prix Nobel de littérature 1996, dans son « Élégie touristique ».
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Le mont Palatin n’empêche pas Joachim du Bellay d’avoir la nostalgie de son « petit Liré ». Mais celui qui ne quitte jamais son « trou » ne peut connaître le bonheur d’Ulysse. Des voyages que j’ai faits, j’ai beaucoup oublié. Tout sauf l’essentiel : Kafka retrouvé dans les rues du vieux Prague, un poète devenu mon ami à Munich, des larmes partagées sur la musique de « Hair » dans les ruines de Sarajevo, mes racines italiennes et espagnoles retrouvées au Piémont et en Andalousie et, rencontrée dans la banlieue nord de Brême, la compagne de ma vie.
Autant d'ailleurs qui sont toujours ici, dans mon cœur.
Bernard Revel
Illustrations de haut en bas :
1 - Lézignan-Corbières (centre-ville) dans les années 60.
2 - Photo dédicacée de Johnny Hallyday.
3 - Grande Muraille de Chine en 1978.
4 - La librairie Fioux à Lézignan-Corbières (années 60).
5 - Susanne, "la compagne de ma vie", en 1968.
(Les photos 1 et 4 proviennent de la page Facebook "Tu sais que tu viens de Lézignan-Corbières..." animée par mon vieux copain Gilbert Cabrol.