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Publié par Bernard REVEL

IA ou pas IA, il faut reconnaître à ce roman une qualité : il est captivant. Vous l'avez deviné : je veux parler de "C'était ça ou mourir" de Thélyson Orélien qui nous plonge dans la peau d'un immigré sans papier chassé de son pays en proie à la violence, comme tant d'autres damnés de la terre. Humiliés, maltraités, volés, ivres de fatigue et de douleur, ballotant entre fraternité et haine, entre larmes de sang et rires de désespoir, ils ne verront pas tous le havre de paix dont ils rêvent. Lui, Jonas Dorléon, "professeur sans classe, poète sans lecteurs, voyageur sans carte", parvenu au bout de la nuit, leur donne une voix qui est un cri.
Et malgré le scandale lié à l'utilisation de l'IA, ce cri est devenu un succès de librairie qui devrait ouvrir les yeux sur un autre scandale : la haine propagée par tous ceux qui, dans les sphères politiques et médiatiques des pays riches, chargent les immigrés des pires maux.
Mais si "C'était ça ou mourir" me touche aussi c'est pour une autre raison qui m'est apparue à la page 62. Jonas Dorléon est à Santo Domingo. Pour avoir de quoi manger, il s'essaie au métier de cireur de chaussures. Malgré ses efforts pour les attirer, sa peau noire éloigne les clients. Il écrit : "Je leur récitais même des poèmes de René Depestre en créole murmuré. Certains me laissaient cinq pesos de plus. D'autres, un regard humain".
René Depestre ! Je ne suis pas surpris, certes, qu'un fugitif haïtien fasse référence à l'écrivain le plus connu de son pays. Mais voir son nom apparaitre dans ce récit tragique me rapproche soudain de celui qui le cite. Pensez : René Depestre vit à Lézignan-Corbières depuis 40 ans. On a fêté le 29 août dernier ses 102 ans. Cet homme né à Jacmel, qui fut, entre autres, le compagnon du Che Guevara et de Fidel Castro, le secrétaire de Pablo Neruda, un proche de Mao, rencontra en 1947, dans un train des Balkans, le Lézignanais André Amila. Ils devinrent amis. En 1986, René Depestre vint s'installer dans la capitale des Corbières, où j'ai moi-même passé une bonne partie de ma jeunesse, et dont il est l'habitant le plus prestigieux, auréolé de plusieurs grands prix littéraires, dont le Goncourt de poésie 2026.

En 2000 à Lézignan, René Depestre en compagnie du maire Pierre Tournier (bras croisés) et de trois écrivains du cru : Roger Franc (à gauche), Bernard Revel (chemise bleue) et Michel Brunel (à droite).

En 2000 à Lézignan, René Depestre en compagnie du maire Pierre Tournier (bras croisés) et de trois écrivains du cru : Roger Franc (à gauche), Bernard Revel (chemise bleue) et Michel Brunel (à droite).

Mais loin de Lézignan, quelque part au Brésil, Jonas Dorléon poursuit sa route avec pour tout bagage un sac en plastique Carrefour. "Ma vie tient dans un sac", écrit-il. "Dedans, il y a ma maison, mon testament, mon identité, mes archives, mon bagage diplomatique et mon cercueil. Il y a aussi un short usé à l'entrejambe ; un savon à moitié utilisé, à moitié volé, à moitié séché ; une photo en noir et blanc de ma mère, jeune, droite comme une colonne d'église, les yeux comme deux avertissements ; une brosse à dents croquée, trop courte pour être partagée ; un livre de poèmes de René Depestre, abîmé, annoté, corné, mouillé, mais toujours là. C'est tout. Voilà mon royaume. Je l'appelle mon sac Caraïbe".
Ce sac, c'est son "autobiographie par objets" : " Il dit que j'ai encore un savon -donc un peu de dignité. Il dit que j'ai gardé la photo de ma mère - donc encore un peu de mémoire. Il dit que j'ai lu Depestre - donc que je crois encore à la beauté."
Dans un vieux bus traversant le Pérou, Depestre est son "refuge en papier. Un abri pour mes pensées. Un radeau entre les ordures. Un morceau d'Haïti qui parlait plus juste que n'importe quel diplomate. Chaque mot souligné, chaque page cornée, chaque annotation griffonnée était ma langue intérieure, celle qu'aucun douanier ne pouvait fouiller. Et dans les nuits les plus creuses, je lisais à voix basse comme on prie quand Dieu est sourd : Je suis né noir et haïtien / J'ai la parole collée au sang / Et chaque pas me rappelle / Que l'exil est une langue qui mord les pieds."
Dans la traversée cauchemardesque du Darién (Panama), Jonas protège "comme un évangile" le livre de Depestre "dans un sachet de plastique scotché", comme si sa propre vie en dépendait : "Je ne voulais pas qu'il meure ici, ce livre. Je voulais qu'il en sorte."
Depestre est toujours présent. Jonas récite ses poèmes dans sa tête "comme s'il s'agissait d'une prière d'exilé", et même à l'envers "juste pour tuer le temps" dans les longues journées d'attente. Quand un compagnon d'infortune fredonne une chanson de son pays, il répond avec le poème "Je ne viendrai pas"dans lequel Depestre dit à sa bien-aimée que la lutte contre les puissants l'appelle : "Quel sens donnerait-on à nos baisers à nos caresses à ce soir brûlant de fièvre si notre amour restait indifférent aux appels sans échos de la souffrance humaine."
Une chose est sûre : dans ces mots de René Depestre qui aident Jonas Dorléon à vivre et tenir jusqu'au Québec, il n'y a pas la moindre trace d'IA.

Bernard Revel

 

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