Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Archives

Publié par Bernard Revel

Fleuve fantôme de Sébastien Navarro, éditions Verticales, 166 pages.
Sébastien Navarro est l'auteur de Panchot (Alter Ego 2019, Prix Odette Coste 2021 des Vendanges littéraires), Péage Sud (Chien Rouge 2020), Malvési (Editions du bout de la ville 2026).

Quand Sébastien Navarro m'a dit qu'il avait écrit un livre sur l'Agly, j'ai aussitôt pensé à Henri Lhéritier (1946-2016), l'écrivain de Rivesaltes qui, de sa vaste demeure près du pont Jacquet, vouait au fleuve roulant ses flots sous ses fenêtres un culte aussi fort que celui qu'il avait pour le vin. Tel un Gargantua catalan, il l'avait englouti dans un roman truculent qu'ouvraient ces mots : "Je m'enivre d'Agly, les paumes accrochées aux piles du pont, les pouces dans les câbles, le corps allongé, flottant, la tête immense devant les quais et les pieds au fond, là-bas, plus loin que l'église, et la bouche ouverte affleurant l'eau, largement ouverte entre les deux rives, je bois, tout Maury passe par moi et Latour de France et Caramany et Estagel et Cases de Pène, je bois à l'infini l'énorme crue, je bois jusqu'à ce qu'apparaissent les roches et les galets et le sable, je bois, j'assèche le fleuve, j'avale ce pays, je suis gris d'Agly."
Pauvre Henri ! Vingt ans après, la réalité a rejoint ta fiction. L'Agly est à sec mais tu n'y es pour rien et Sébastien Navarro, frappé de "sidération et de fascination" par ce spectacle de désolation un jour de Vendanges littéraires, s'est donné pour mission d'ausculter le malade avec la même ténacité qui le guida autour de l'usine nucléaire de Malvési et la même empathie qui le rallia aux Gilets jaunes, sujets de ses livres précédents.

"Enquête sur un cours d'eau en voie de disparition." Ne tenez pas compte de ce sous-titre rébarbatif qui fleure bon le pensum universitaire. L'ennui n'accompagne pas les écrits de Sébastien Navarro. Il a le truc pour embarquer le lecteur avec lui dans ses errements, ses doutes, ses convictions, ses rencontres, ses amours et ses souvenirs d'enfance. Sans pour autant faire de l'ombre au personnage central, ce "fleuve fantôme", rapace qui a perdu ses plumes, ses eaux, sa vie. C'est par l'embouchure qu'il commence l'autopsie du "cadavre", heureux tout d'abord que l'eau soit présente dans son lit jusqu'à ce qu'il réalise qu'elle vient de la mer. "L'Agly est morte depuis deux ans", en déduit-il, accablé, féminisant curieusement le fleuve.
Mais il ne renonce pas. Le voici à Saint-Paul-de-Fenouillet où il apprend que l'Agly a une particularité : sur son parcours, il rencontre du karst, une roche que l'eau dissout et transforme en gruyère. Prenant sa source au pied du Bugarach, le fleuve coule jusqu'à Estagel où son lit s'assèche soudain, l'eau disparaissant "dans un dédale souterrain insondable" pour ressortir du côté de Salses-le-Château, formant le gouffre de la Font-Estramar, "le onzième siphon le plus profond du monde", lieu bien connu des spéléo-plongeurs. "Depuis le début il y a deux fleuves. Celui de l'ombre et celui de la lumière. Celui du dessous et celui du dessus. L'exsurgence est leurs retrouvailles".
Et si le fantôme c'était Sébastien Navarro et non le fleuve ? On le voit partout désormais, avec son copain François qui le guide à la recherche de la source près de Bugarach, l'entraine dans un boyau de plus en plus étroit jusqu'à une cavité profonde dans laquelle Sébastien jette une pierre. "Plouf. Nous rions. Nous sommes petits. L'Agly vit". On le voit avec Georges le chevrier qui a perdu le secret des sources et "a vu tout brûler autour de lui". On le voit avec Florent et son troupeau, en butte à des chiens pas commodes. On le voit dans des réunions sur le climat, avec des viticulteurs écolos et à bout. On le voit escalader le Bugarach jusqu'au sommet embrumé où il "fantasme" sa mort. On le voit à Latour-de-France chez Nathalie et Jacques qui cultivent la vigne et les plantes aromatiques, s'interrogent sur celles du futur et prédisent des migrations climatiques. On le voit à Cucugnan avec la vieille Angèle, dans une battue au sanglier du côté d'Espira, témoin d'un chevreuil qu'on égorge, et encore dans le lit du fleuve sous le barrage de Caramany ou à l'aqueduc d'Ansignan.
Et puis, il y a les fantômes du passé. De l'étang de Salses à l'étang de Thau de son enfance sétoise, l'inconscient n'en fait qu'à sa tête. Les souvenirs remontent à la surface. La barque, son père ostréiculteur et le petit Sébastien qui tombe au milieu des méduses. Depuis, les méduses n'en finissent pas de revenir. Les pluies aussi reviennent et l'Agly renait. Sébastien plonge nu dans l'eau glacée. "Ça circule, ça ondoie, ça kaléidoscope. J'émerge en bondissant. Mon cœur n'est plus un cœur, c'est un galop de sabots. "
Une fin dionysiaque comme dans un roman d'Henri Lhéritier.

Bernard Revel

 

Photo ci dessus :
Sébastien Navarro (à droite) répondant aux questions du journaliste Thierry Grillet lors des journées "Octobre rouge" organisées par Les amis de la librairie Torcatis au Nautilus de Perpignan.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article