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Publié par Bernard Revel

J’étais dans un bus, je crois. Est-ce possible ? Avais-je déjà entendu la nouvelle à l’hôtel ? Je ne sais plus. Je me revois dans un bus, avec cette idée que Barbara était morte.
Le soir même, j’étais au fort d’Aubervilliers où le cirque Zingaro jouait « Eclipse ». Et là, soudain, je l’ai vu se poser sur la piste. Bartabas, enveloppé dans un long suaire qui flottait sur la croupe d’un cheval blanc, a levé les bras, déployant deux gigantesques ailes noires qui battaient l’air au rythme du pas des sabots. C’est alors que je l’ai reconnu. Surgissant du passé, l’aigle noir était revenu. Un mauvais jour, une nuit…
C’était à la fin novembre de 1997. Il y a 25 ans.
De quoi meurt-on, au juste ? Longtemps, bien longtemps avant la maladie ou l’accident qui nous emporte, les petites morts nous écorchent, tombent comme des peaux qui nous laissent de plus en plus nus. La vie est aussi une mort à petit feu. « Je meurs de ma petite sœur, de mon enfant et de mon cygne », chante Léo Ferré dans La mémoire et la mer.
On meurt de ceux qu’on aime et qui s’en vont. « C’est l’ombre pâle d’un père qui mourut en nous nommant ; c’est une sœur, c’est un frère, qui nous devance un moment », disait Lamartine. On meurt aussi de ceux qui ne nous connaissent pas mais accompagnent notre vie parce qu’ils ont écrit un poème qui nous touche, un roman qui nous transforme, parce qu’ils ont peint un tableau, composé une musique qui nous bouleversent, parce que leurs chansons nous vont droit au cœur. Ils ne nous connaissent pas mais nous les connaissons. Nous croyons les connaître.
Et un matin froid de novembre, quand la radio annonce la disparition de l’un d’entre eux, quelque chose en nous s’éteint aussi. Au fil du temps, le tas de nos petites morts grossit.
Je me sens un peu mort de Barbara. Cela fait si longtemps qu’elle m’accompagne. Au beau milieu des années soixante, elle avait apporté à mes 17 ans une gravité et une profondeur que je ne soupçonnais pas. Elle fait partie de notre vie. Parce qu’il y a Göttingen, parce qu’il y a Pierre et Le Bois de Saint-Amand. Parce qu’il y a Nantes, L’aigle noir, Ma plus belle histoire d’amour c’est vous. Et tant d’autres.

Et puis un soir d’octobre 1987, comme tous ceux qui m’entouraient dans les vieux velours du Châtelet, je me suis laissé submerger par une émotion d’éternel adolescent lorsque apparut soudain, captée par un cercle lumineux, la longue silhouette noire. Barbara me revenait du pays de mes 20 ans, et je me reconnus dans les filles et les garçons qui auraient pu être les miens, venus nombreux lui faire un triomphe. Elle emplissait toute la scène de son pas de danse en perpétuel déséquilibre, la main tendue vers nous, dessinant dans l’air de la tendresse. Le plus bouleversant était sa voix si familière mais soudain comme une révélation, ce soir-là, qu’elle était ce que pouvait nous offrir de plus beau une femme pour qui, nous le public, étions tout. Entre un piano et un fauteuil à bascule, elle nous a donné deux heures d’amour, de tristesse, de révolte et de joie. Et puis elle est partie dans le noir laissant une salle debout chanter à n’en plus finir « dis, quand reviendras-tu ? »
Dans son dernier album, elle chante le jour qui se lève encore, les anges dans le couloir d’un hôpital, les enfants de novembre et sa fatigue : « Mais qu’est-ce qui m’arrive, j’ai perdu la rive, au loin vos voix qui s’éloignent m’éloignent de tout, je crie en silence, mais personne ne vient. »
 

Enfin, il y eut ce livre de souvenirs paru après sa mort : Il était un piano noir. Et cette révélation, soudain à la page 31 : « Un soir, à Tarbes, mon univers bascule dans l’horreur. J’ai dix ans et demi. Les enfants se taisent parce qu’on refuse de les croire. Parce qu’on les soupçonne d’affabuler. Parce qu’ils ont peur. Parce qu’ils croient qu’ils sont les seuls au monde avec leur terrible secret. » A 15 ans, elle ose enfin fuir cet homme. Elle raconte tout aux gendarmes. Et c’est lui qui vient la chercher, qui la ramène à la maison, cet homme qu’elle hait et qui est son père.
Il finit par s’envoler et disparaître, chassé par le regard de la jeune fille qu’était devenue sa victime. Dix ans plus tard, il pleut sur Nantes. Comme j’ai aimé cette chanson ! Ce rendez-vous manqué, 25 rue de la Grange-au-Loup, avec un homme « à l’heure de sa dernière heure » est un chef d’œuvre de tact et d’émotion. Il n’y a pas un mot qui fasse soupçonner le pire. Ce « vagabond », ce « disparu » qu’elle avait longtemps « espéré », il me touchait profondément. Et comme c’était triste de savoir qu’il mourut « sans un adieu sans un je t’aime. » En octobre 1987, dans le public du Châtelet, je n’étais pas le seul à avoir des larmes aux yeux lorsqu’aux dernières notes de la chanson, elle dit dans un cri que cet homme était son père. Mais je ne savais pas. Nous ne savions pas que l’aigle noir, c’était lui : « C’est alors que je l’ai reconnu Surgissant du passé Il m’était revenu ».
Il pleut sur Nantes. Il pleure sur novembre. Et je me souviens.

Bernard Revel

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