Marc Dugain dans la peau d'un président
/image%2F0279781%2F20230617%2Fob_9be436_marc-dugain-1-copie.jpeg)
Tsunami éditions Albin Michel, 260 pages.
Vous rêvez de l’après Macron ? Ne rêvez plus. Lisez Tsunami de Marc Dugain. L’auteur de La chambre des officiers s’est glissé dans la peau du prochain président de la République. Si un jour cette fiction devient réalité, il n’est pas sûr que ce soit une bonne nouvelle. Certes, le nouveau locataire de l’Élysée, élu de justesse, est loin d’être un personnage déplaisant. Nous suivons le cheminement de sa pensée grâce au journal qu’il écrit, non pas pour être lu mais pour son usage personnel. « Je veux avoir un miroir dans lequel je puisse me regarder », note-t-il, convaincu que si le mensonge lui semble nécessaire dans ses relations avec autrui, il n’entend pas se mentir à lui-même. C’est donc un récit sans filtre qui nous est donné, reflet des pensées secrètes, des hésitations, des faiblesses et des petits plaisirs d’un homme somme toute ordinaire, conscient du poids d’une charge pour laquelle il n’était pas destiné mais accroché à cette certitude : « Je ne vais pas me laisser endormir comme mes prédécesseurs ».
/image%2F0279781%2F20230617%2Fob_371d21_dugain-1.jpeg)
Il faut dire qu’il n’a pas eu l’enfance d’un chef. Au collège, il était le souffre-douleur des grands. Son seul copain était un garçon solitaire comme lui, considéré comme anormal. Leur amitié durable fut la chance de sa vie. Car Hugo, atteint du syndrome d’Asperger, était un as des matières scientifiques. Ils devinrent inséparables. La sociabilité de l’un, le génie de l’autre, aboutirent, des années plus tard, à la création d’une start-up ayant pour objectif le rajeunissement des cellules, entreprise tellement prometteuse qu’ils la vendirent aux géants du numérique « pour un montant colossal ». C’est donc un homme devenu riche et célèbre grâce à Hugo qui se présenta à l’élection présidentielle et l’emporta malgré les sondages.
N’étant pas du sérail, le nouveau président, grand admirateur du « Général » mais très critique envers « ce vieux nourrisson » à qui il a succédé, entend imposer sa vision du monde, à la fois confuse et bâtie sur quelques certitudes, à des Français « souvent bouillonnants » mais « qui refroidissent plus vite qu’on ne le pense ». Encouragé par sa fidèle conseillère Marion et avec l’appui plus ou moins tiède de son gouvernement, il veut faire de la lutte contre le réchauffement climatique son cheval de bataille. Il sait qu’il va devoir affronter pour cela les puissants lobbies de toutes sortes, mais il fonce quand même. Car il a choisi son camp. « Sans le numérique, je ne serais pas au pouvoir, c’est la vérité. Les géants du digital, ces horribles GAFAM, vont nous aider à dégager les industries traditionnelles de leur position dominante en les obligeant à changer leurs pratiques parfois honteuses. Si on attaquait ces lobbies de face, on serait sûrs de perdre. En influant lourdement sur le consommateur, on sera gagnants ». Car sa grande idée est d’« imposer l’individu en fonction de son impact sur l’environnement ». Une réforme, annonce-t-il, qui « sera pilotée par un algorithme plus intelligent que tous les énarques et les polytechniciens qui m’entourent ! » Son projet provoque dans tout le pays des appels à une énorme manifestation ouverte à tous les dangers. Le président tente de se rassurer en citant Victor Hugo : « Souvent la foule trahit le peuple ». Il se voit en « mâle alpha d’une meute qui le met à mort à la moindre faiblesse ».
Ne pas montrer sa faiblesse donc. Faire front. Mais, comme disait Chirac, « les emmerdes, ça vole toujours en escadrilles ». Et notre président les collectionne : une histoire de consommation de cocaïne, une épouse qui refuse d’être première dame, un enfant caché, un conseiller qui œuvre en douce pour la Chine, un scandale financier, un chantage de Poutine, l’obligation d’exercer (illégalement) le droit de vie ou de mort, une députée assassinée, ça fait beaucoup en cinq mois d’exercice. Sa chance insolente finira-t-elle par tourner ?
Il voudrait tellement avoir le temps de changer les choses. Il se passionne pour l’intelligence artificielle. « Elle conduira forcément à un homme nouveau, dénaturé, sans besoins impératifs, capable de voyager dans l’espace sans succomber aux radiations ». Invité pas ses « amis des GAFAM » en présence du président des États-Unis, il assure que « la numérisation de notre quotidien, source de savoir illimitée, est la solution pour moins de mobilité, moins d’énergie, plus de sécurité, et que la création d’un monde virtuel est une bonne alternative pour ne pas saccager le monde réel, le temps que l’intelligence artificielle nous transporte vers d’autres galaxies ». Mais il se garde bien de révéler le fond de sa pensée : avec la réalité virtuelle, « on s’apprête à quitter définitivement le vrai monde pour en laisser le contrôle absolu à une poignée d’individus qui s’affirment comme une élite invisible et intouchable ».
Entre les démocraties faibles menacées par le populisme et les régimes autoritaires, Marc Dugain glisse, non sans humour, l’autoportrait fascinant d’un autre président possible. Sans garantie que cela ne se terminera pas par un tsunami politique ou naturel.
Bernard Revel
/image%2F0279781%2F20230617%2Fob_6f7ee7_dugain-affiche.jpeg)
Né en 1957, Marc Dugain obtient un grand succès en 1998 avec son premier livre « La Chambres des officiers », adapté au cinéma.
Il est l’auteur d’une vingtaine de livres et essais dont « La Malédiction d’Edgar », « Une exécution ordinaire », « Avenue des géants ».
Il est aussi réalisateur (« Une exécution ordinaire », « L’Échange des princesses », « Eugénie Grandet »).
(Le portrait de Marc Dugain est de Samuel Kirszenbaum).