Régis Franc : se sauver de son enfance
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« Je vais bien » de Régis Franc
Éditions Les Presses de la Cité, 154 pages, 18€
Régis Franc figure sur la liste des neufs auteurs sélectionnés pour le prix Interallié qui sera proclamé le 22 novembre.
Et fatalement survient le moment où un fils aperçoit dans le reflet d’une vitrine l’image de son père. C’est arrivé à Régis Franc, l’auteur de bandes dessinées, cinéaste et écrivain de surcroit, parisien du Marais, un temps londonien, fréquentant comme un poisson dans l’eau les milieux artistiques, à l’aise dans ses costumes griffés, bref, « snob comme un pot de chambre ». L’expression est de Roger, audois de Lézignan-Corbières, verbe haut, accent rocailleux, manières simples, homme du peuple de gauche. Rien ne rapproche ces deux-là, à part la généalogie. Roger est l’image que reconnait Régis dans la vitrine. L’image du père. Elle fait remonter tout un passé à la surface, un passé qu’une autre image, en couverture, restitue sous les traits flous, fantomatiques, d’un garçon et une fillette, autoportrait de Régis Franc lui-même avec sa petite sœur.
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Les Franc font partie de l’histoire lézignanaise, celle, non pas des notables mais de la classe ouvrière qui, dès qu’ils en ont l’âge, sort ses enfants de l’école pour les mettre au travail. Tel fut l’avenir promis au jeune Roger, « très bon élève » contraint de passer du chemin des écoliers à celui de la vigne pour commencer. Puis, à 18 ans, il parcourt chaque matin 40 kilomètres à bicyclette pour aller peindre les pylônes du chemin de fer. Un travail dur, dangereux, très mal payé. Se sentant investi d’une mission sociale, il va un jour réclamer, au nom de ses camarades, une augmentation. L’ingénieur qui le reçoit le traite de communiste et le met à la porte sur le champ. C’était ça, la condition ouvrière. Ça vous remet vite à votre place. Quand il tombe amoureux de Renée, la fille de la grande maison voisine, sa mère s’inquiète : « Ça n’est pas des gens pour nous ». En effet, le père travaille dans un bureau et, à coup sûr, il dira à Roger : « D’où tu sors, toi ? »
L’armée, la guerre, l’évasion, et toujours cette idée en tête : revoir Renée, l’épouser si elle veut bien. Elle voudra. Marié, il apprend le métier de maçon et décide d’avoir sa propre entreprise. Régis naîtra en 1948 et aura trois ans plus tard une petite sœur, Simone, douce et silencieuse.
Voilà sur les rails une existence du petit peuple comme tant d’autres. Après des débuts difficiles, Roger construit des maisons pour les autres. Il se sent aussi l’âme d’un poète. Ses vers en « patois » languedocien sont publiés dans l’Indépendant. Plus tard, il construit sur un terrain qui n’appartient à personne un cabanon en bois à Saint-Pierre-la-Mer. « Mes premiers matins du monde », se souvient Régis. Renée rêve d’avoir une maison moderne. Roger la construira pour elle. Ils l’appelleront « L’Ensouleiado ». Elle chante du Trenet, lui du Tino Rossi.
Régis est un garçon difficile, « capricieux, insupportable » mais à sa première année d’école, il « fait des étincelles ». Il est premier de sa classe. Alors, sont-ils heureux ? Sans doute puisqu’ils ne demandent pas trop à la vie. Mais c’est lorsqu’elle déraille, cette vie de peu, que le bonheur enfui leur saute à la gorge.
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Ça commence par un accident au retour d’une belle journée à Gruissan. Régis dégringole du plateau de la camionnette de l’oncle Achille. « Quinze jours d’hôpital, le visage détruit ». On a craint pour sa vie. Mais la menace est ailleurs. Roger « venait de retrouver son fils sain et sauf et on lui annonçait qu’il allait perdre sa femme ». Contre ce cancer, « on va se battre » a dit le docteur. Une « bataille » qui a duré trois ans pendant lesquels Roger s’acharnait à construire tous les week-ends « L’Ensouleiado », Renée allait de rendez-vous en rendez-vous médicaux et se désespérait de ne plus être là pour élever ses petits, Régis, à qui on ne disait rien mais qui avait tout deviné, devenait un « diable » délaissant ses études et faisant des fugues. « On va te foutre dans une maison de correction ! Ta mère pleure, tu le sais ça ! Tu veux la faire mourir ? » (1).
Vint le jour de l’été 1960 où il fut envoyé à Gruissan chez des cousins. Il ne reverra plus sa mère et se sent coupable : « Je lui avais fait tant de peine… Personne ne savait quoi faire de moi. Elle est morte par ma faute ».
Portraits de Roger et Régis Franc réalisés par l'artiste photographe CAUCHY, originaire lui aussi de Lézignan-Corbières.
La vie a continué sans elle dans cette maison qu’elle n’a pas habitée. Une vie dans laquelle « rien, jamais, ne nous serait donné ». Régis s’y sent comme un étranger. Est-il le fils volé du roi du Pérou que ses parents auraient acheté à une gitane, légende circulant dans la famille ? Ses « bêtises » exaspèrent son père. « Mais quelle plaie ce garçon ! »
Un jour, après le lycée technique, après l’armée, il s’en va pour de bon. Il monte à Paris pour se sauver de son enfance. « Tu nous a fuis. Tu as eu raison », lui dira sa sœur qui est restée et qui trouvera pour en finir avec le mal-être qui la ronge une solution radicale. Ultime tragédie qui laisse le père et le fils dévastés et face à face. Quand Régis « descend » à Lézignan, ils n’ont rien à se dire. « Je sens encore cet embarras, cette distance entre nous », écrit Régis qui avoue : « Je ne sais pas parler avec lui ». Ils se virent ainsi jusqu’à la fin, sans jamais « trouver le bon tempo », dans cette maison de retraite que Roger appelait « le chenil ».
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Régis avait certes « mieux à faire » dans la vie que de rester parmi les siens, « si vulnérables, soumis ». Il l’a prouvé. Mais son court récit pour en finir avec « un si long deuil » nous révèle, avec des mots simples et justes, combien d’un Régis Franc à l’autre la mue fut douloureuse.
Il laisse au lecteur, dans la succession des images fortes, celle d’une mère, qui, un soir de fête sous la pluie à Lézignan, secourue par son fils, lui dit : « Je vais bien ». Il aurait tant voulu la sauver.
Et soudain, le livre refermé, le garçon et la petite fille de la couverture, vision brouillée d'un passé lointain à jamais figé, vous sautent aux yeux et vous serrent le cœur.
Bernard Revel
(1). Régis Franc en 1961 (Portrait extrait de la photo de classe de 5ème au collège de Lézignan).
(2). D'autres notes de lecture consacrées à de précédents ouvrages de Régis Franc figurent dans ce blog.
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