Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Publié par Bernard Revel

Le Sorcier et la Luciole de Christine Campadieu

Editions Nouriturfu, 200 pages.
Préface de François Busnel. Postface de Jamie Harrison, fille de Jim. Carnet photos en fin de livre.

Prix Coup de foudre 2024 des Vendanges littéraires de Rivesaltes.

Mon été fut harrisonnien. Wolf, Un bon jour pour mourir, Nord-Michigan, Légendes d’automne, Une Odyssée américaine, Dalva. Des pages bourrées de soliloques, d’alcool, de testostérone, de femmes d’hommes de bêtes et de grands espaces. Quel appétit, quelle soif, quelle force pour dire notre condition humaine grande et pathétique à la fois quand elle n’est pas inhumaine. Nourri par ce flot jailli sans filtre d’un cerveau grande taille, je me suis senti tout petit autour de mon nombril. Il faut dire qu’il était jeune encore, Jim Harrison. Lorsque Dalva parait, il a cinquante ans. Il écrivait son monde comme il vivait sa vie.
Lorsqu’il tombe sur Christine Campadieu, il en a soixante-cinq et elle une quarantaine. Elle n’en revient pas. « Un jour j’ai rencontré Jim Harrison ». Ainsi commence Le Sorcier et la Luciole sous-titré : "Sur la route et à table avec Jim Harrison". Les choses les plus improbables ont lieu tout simplement. A condition de faire du « vin pour le cœur » comme celui qu’elle élabore au domaine de La Tour Vieille à Collioure où un jour arrive d’Amérique une lettre qui en chante les louanges, signée de l’écrivain dont elle est en train de lire le roman intitulé Sorcier. Ce sorcier s’appelle Jim Harrison. 

Il débarque à Collioure au bon moment. Il voit en elle le personnage d'un de ses livres, « la femme aux lucioles, cette héroïne qui, prise d’un brutal accès de conscience, ne supporte plus la routine de sa vie et s’en va droit devant elle à travers champs. » Christine s’ennuie. « J’étais en fin de mission lorsqu’il est tombé dans ma vie », dit-elle. Et elle ajoute quelques pages plus loin : « Comme lui, j’avais la passion d’aller voir ce qu’il y avait après le virage. » Il fallait un autre élément pour réunir le Sorcier et la Luciole : la passion de Jim pour Machado qui, comme chacun sait, dort à Collioure. Devant la tombe du poète espagnol, le poète américain propose à Christine de l’accompagner sur les terres de Garcia Lorca en Andalousie. Et c’est ainsi, raconte-t-elle, « que je me suis retrouvée sur les routes avec Jim Harrison, moi la petite Française férue de littérature, de vins et de cuisine. »
Connaissant la place qu’occupe le sexe dans ses livres, on se dit que la proposition du Sorcier n’est pas sans arrière-pensée. De Séville à Grenade, le voyage et ses péripéties les rapprochent. « Il nous vient les mêmes idées en même temps », relève-t-elle. Et Big Jim ne serait pas Big Jim s’il ne lui en venait aussi de très intimes. « Quelquefois, bien sûr, il fait des plaisanteries sexuelles à mon égard et aime que j’en rie et que j’y réponde. Ensuite, il les balaie d’un revers de main avec un adorable sourire coquin et amusé. » Christine est en confiance avec lui : « Nous sommes l’un vis-à-vis de l’autre d’un respect absolu », écrit-elle.
Avec elle, il se montre tel qu’il est. Il pleure en regardant une danseuse de flamenco, il parle et fume beaucoup lors de leurs promenades quotidiennes sur les rives du Guadalquivir pour « brûler le diabète du matin », ils échangent « leurs failles personnelles », boivent manzanilla et vodka dans les bars en dégustant le jabugo Cinco Jotas, et le soir, raconte-t-elle, « dans la voiture qui nous ramenait, le ronronnement rocailleux de sa voix me berçait et je hochais la tête sans trop écouter ce qu’il disait. »
A Grenade, il refuse de dormir dans la chambre qu’avait occupé Lorca à l’Hôtel Reina Cristina. Il a peur des fantômes. Sur les hauteurs de la ville, à l’endroit où le poète a été assassiné, ils débouchent une bouteille de Mémoires d’automnes, le vin de la Tour Vieille qu’ils boivent au goulot avant de verser le reste en cercle sous les arbres. Ainsi Jim entend-il, avec ce vin issu de « coteaux nourris par les restes de Machado », rapprocher les deux poètes.
Un rituel comme il en a tant d’autres dans sa vie : pas d’alcool avant 16h30, siestes, tabasco dans tout ce qu’il mange, et surtout le rituel des histoires vécues ou inventées qu’il raconte en les ponctuant d’espiègles « Poor little Jimmy ».
En quelques jours, Christine et son bon sens pratique, sa connaissance des langues, sa patience lorsqu’il râle ou boude parfois, se révèle indispensable à cet aventurier un peu trop rêveur pour se débrouiller tout seul. Plusieurs fois, lorsqu’elle le libère de quelque souci, il lui dit : « You saved my life ! » Elle en est émue. « Je suis aux anges, bêtement », soupire-t-elle dans ces moments. 

Ces quelques jours avec l’écrivain américain ont changé sa vie. Ils se retrouveront pour d’autres voyages ensemble, à Barcelone, à Paris, en Camargue, mais aussi à Collioure, partageant de bonnes tables avec des amis, faisant de longues promenades, lui, sa canne à la main et toujours quelque chose à raconter. Et bien sûr, elle ira le voir en Amérique, dans son Montana, où il l’amènera pécher sur la Yellowstone River en compagnie de Jim Fergus, et dans sa « casita » du sud en Arizona où, grâce à l’accueil « jovial et décontracté » de sa femme Linda, l’amitié qu’elle nouera avec leur fille aînée Jamie, elle se sentira « un peu comme en famille ».
Elle est sa confidente, son amie, sa petite Française jusqu’à ce « sombre jour » de mars 2016 où elle apprend sa mort et combien il est « difficile et choquant d’imaginer un monde sans Jim ». Il lui a fallu des années pour se décider à écrire dans un ancien couvent de Catalogne. Raconter, se souvenir, retranscrire des carnets de route, partager avec nous, lecteurs mis en appétit, leurs recettes de cuisine, bref, dit-elle, « vider mon sac harrisonnien ».
Tel est ce livre, cri du cœur, hymne à la vie, que François Busnel, dans sa préface, compare au vin de Collioure puissant et généreux. Comme Jim. Comme Christine.

Bernard Revel

 

Photos :
- Jim Harrison et Christine Campadieu à l’Ermitage de la Consolation à Collioure. Photo Peter Lewis.
- Portrait de Christine Campadieu par Mathieu Bourgois.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article