Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Publié par Didier Pobel

L'écrivain Charles Juliet est décédé le 26 juillet dernier. Son ami Didier Pobel, membre du jury des Vendanges littéraires, lui avait rendu visite la veille de sa mort. Récit de cette dernière rencontre.

Est-ce que parfois tu t’ennuies ? » À cette question que je lui pose, en ce jour de touffeur estivale sur la colline, alors que je lui rends visite dans son Ehpad lyonnais - baptisé Saint-Charles, cela ne s'invente pas -, l'auteur de L'Année de l'éveil (1989) me répond par la négative. En nuançant un peu : « Bien sûr que les journées sont longues mais ce qui me sauve, c'est que je vis au présent, le passé ne m'intéresse pas ». Tout juste trouve-t-on, sur la table de chevet et contre le mur de sa modeste chambre, des photos où on le voit auprès de la chère ML, son épouse décédée en 2020.
La télévision est allumée. C'est l'arrivée du Tour de France. Charles Juliet aime le vélo, la boxe et le rugby qu'il a pratiqués lorsqu'il était enfant de troupe à Aix-en-Provence. Huit années à porter l'uniforme, à endurer la discipline et les brimades mais aussi à découvrir une vraie fraternité et l'initiatique affection de la femme de son chef. Les neuf volumes de son Journal (1957-2012) attestent de cette période qui va conduire le petit paysan bugiste, né en 1934 à Jujurieux, à devenir l'inlassable explorateur de sa propre existence. Avec, choc premier à l'origine de cette quête, la disparition de sa mère biologique, morte de faim à l'asile de Bourg en 1942, et dont il n'apprend l'existence que le jour de son enterrement. 
Un destin foudroyé que va pourtant, lentement, parvenir à dominer celui qui, à vingt ans, abandonnant des études de médecine, décide de se consacrer à l'écriture. « J'étais parfaitement ignorant, j'avais très peu lu, je n'avais pas de revenu mais j'ai eu beaucoup de chance », souligne-t-il une fois de plus lors de notre conversation. Chance d'avoir été recueilli, à l'âge de trois mois, dans une famille d'agriculteurs aimante où sa deuxième maman est devenue la vraie, comme il l'évoque magnifiquement dans son livre majeur, Lambeaux (1995). Chance d'avoir eu ML auprès de lui, elle qui a toujours cru en son obstination, même quand elle paraissait vouée à l'échec. Chance enfin, de rencontrer un éditeur fidèle qui s'intéresse à son travail et qui lui a permis jusqu'au bout de publier à la prestigieuse enseigne POL.

Nous parlons de tout cela et de beaucoup d'autres choses. Charles est amaigri, sa lèvre tremble un peu mais un sursaut d'enthousiasme palpite. « Est-ce que tu écris toujours ? » La réplique est nette : « Non, j'ai tout dit, il ne faut rien ajouter. Et de toute façon, mon écriture est devenue illisible ». Et la lecture ? « Les livres importants, je les ai dans ma tête, ils sont tous là. » Un signe du doigt accompagne son aveu. Et, sur le mur, on croit percevoir l'approbation des déterminants Camus et Hemingway, accrochés dans leurs cadres à côté du peintre Bram van Velde, qui fut son confident, et de la sainte indienne Ma Ananda Moyî.
Quelques jours plus tard, lors d'une autre visite, je le trouve pourtant avec un livre dans ses mains. C'est La lettre au père de Kafka. Pas un hasard évidemment pour celui qui n'eut quasiment aucun lien avec son géniteur. Cela aurait pu être aussi les pensées de Krishnamurti où un ouvrage sur Cézanne, deux des principaux repères du long cheminement qui va le mener des ténèbres à la lumière.
Ce jour-là, des lieux s'incrustent dans nos propos. La maison de Jujurieux qui semble désormais bien lointaine. 

La médiathèque de Bourg où Charles a entrepris un transfert de ses archives. La librairie Montbarbon où il a tant aimé rencontrer ses si nombreux lecteurs. Meillonnas où Roger Vailland le força un jour à boire du whisky. Bény où de multiples séjours amicaux l'ont marqué, sourit-il encore en me le rappelant. Le site de La Madeleine où un espace devrait bientôt porter son nom. « Je vais essayer d'être présent pour l'inauguration », me confie-t-il, avant de se reprendre d'une voix soudain assourdie : « Si je suis encore vivant."
L'après-midi de cette fin juillet décline. C'est l'heure du dîner à Saint-Charles. Les télévisions bruissent des Jeux Olympiques. Nous nous embrassons. Il a encore un lot de documents à me remettre. « Mais où est-elle, bon sang, cette valise, je ne la retrouve plus ». La prochaine fois ? « Oui, c'est ça, la prochaine fois ».
Quelques heures plus tard, une infection généralisée foudroyante l'emportait. Charles Juliet, fervent ambassadeur de l'Ain dont l'œuvre est traduite dans le monde entier, allait avoir 90 ans le 30 septembre prochain.

Didier Pobel

(Article initialement publié dans l'hebdomadaire La Voix de l'Ain du 30 juillet 2024).

Photos Didier Pobel (de haut en bas) :

- Charles Juillet dans la chambre de son Ehpad lyonnais. Au mur, une oeuvre de Bram Van Velde et une photo de lui avec son épouse ML.

- Charles Juliet et Didier Pobel : dernière rencontre.

-  Charles Juliet et ML chez Didier et Ghislaine Pobel à Bény, près de Bourg-en-Bresse. 

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article