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Publié par Bernard Revel

Le Chant des livres de Gérard Guégan 

Prix des Vendanges littéraires 2024. Gérard Guégan sera présent à Rivesaltes les 5 et 6 octobre prochains.

N’en déplaise à Blaise et son « moi haïssable », le récit autobiographique est une maîtresse branche de la littérature. S’il prend le plus souvent la forme d’une restitution plus ou moins chronologique du passé, il peut aussi emprunter d’autres voies. Ainsi Bernard Pivot a-t-il choisi l’ordre alphabétique du dictionnaire pour se raconter. D’autres auteurs, et non des moindres, s’en remettent à leurs sens pour revivre, au hasard d’une odeur, d’une musique, d’une impression de déjà vu, des tranches de leur vie. Gérard Guégan, quant à lui, se laisse guider par « le chant des livres ». Cela n’est guère surprenant : question livres, il connait la chanson ! 

A 18 ans, il crée Subjectif et à 25 Contre-Champ, revues de poésie et de cinéma. Après mai 68, il a 29 ans lorsqu’il fonde avec Gérard Lebovici les éditions Champ Libre avant de relancer en 1975 Le Sagittaire, maison d’édition surréaliste dont il fit, pendant quatre ans, un haut-lieu de la provocation. Éditeur certes, mais écrivain aussi (de La Rage au cœur en 1974 au Chant des livres, une cinquantaine de titres en tous genres), journaliste (La Marseillaise à ses débuts, l’Humanité, Les Cahiers du Cinéma, Le Matin de Paris entre autres), traducteur de Charles Bukowski, scénariste et j’en oublie sans doute. Bref, avec une vie aussi bien remplie que la sienne, il y aurait de quoi écrire plusieurs gros volumes autobiographiques. C’est mal connaître Gérard Guégan. Il nous la résume en 135 pages aérées qui s’ouvrent sur cette épigraphe empruntée à Jean de La Fontaine : « Les longs ouvrages me font peur / Loin d’épuiser une matière / On n’en doit prendre que la fleur. »
Et les fleurs qu’il butine dans ces 135 pages, ce sont les écrivains rencontrés au long de sa vie, qui l’ont marqué et sont restés des repères. A travers eux et ce qu’il reconnait de lui-même en eux, Guégan se construit peu à peu. Petit Marseillais grandissant dans une famille où les livres sont rares, entre un père communiste au chômage et une mère brodeuse à domicile, c’est un garçon timide dont la passion pour la lecture est attisée par son attirance pour la jolie stagiaire américaine du Centre culturel à qui il n’ose parler. Dur contraste entre la vie rêvée et la vie réelle. Plus tard, il apprendra que Marseille ne se limitait pas à la légende où l’enfermait Pagnol mais était aussi la ville d’André Suarès, d’Antonin Artaud, de Gérald Neveu (« …On persiste à ne pas lire Neveu. Je parlerai donc de lui pour le plaisir d’en parler, et contre l’amnésie »).
Son premier contact avec un écrivain en chair et en os, il le doit à son professeur de français sartrien qui l’emmena avec onze autres élèves de sa classe chez Jean Giono à Manosque. Le dialogue savoureux qu’il eut avec l’auteur de Que ma joie demeure est-il le fruit de son imagination ? Gérard Guégan ne s’en cache pas : « Ce sont des légendes que j’écris », a-t-il confié au Midi Libre. Il n’empêche que sa visite chez Giono, pacifiste pendant la guerre, lui valut un blâme du Parti. Il en eut d’autres, ainsi qu’il le relève : « A plusieurs reprises dans ma jeunesse, j’ai fait l’objet d’un procès en sorcellerie. C’était, je ne peux que l’imaginer, la conséquence de mon indiscipline et, partant, de mon goût pour les livres interdits et les écrivains mal pensants ».
Mais son chemin pouvait le conduire aussi sous les lambris de la plus officielle des littératures. Ainsi, lorsqu’il débarqua à Paris en 1964 pour travailler à l’Humanité, il se retrouva par hasard dans le bureau de Jean Paulhan, éminence grise de Gallimard, à qui il dit que son poète préféré était Rimbaud. Ce qui lui valut cette leçon : « Ah, Rimbaud, le grand tentateur ! Écoutez-moi bien, si un jour, ou une nuit, l’envie vous prenait de vous épancher sur la page, … ne faites pas du Rimbaud si vous voulez être le nouveau Rimbaud. N’imitez que ce que vous croyez détester ».

Passer de Paulhan à Henry Miller, voilà qui aurait fait rêver bien des provinciaux des années 60 dont moi. Il faut croire que Guégan n’a pas su mesurer sa chance. Les mots de l’auteur de Sexus le laissèrent sans voix : « En somme, vous cherchez à me faire dire ce qu’est un romancier ? Eh bien, c’est un éboueur. Et, s’il ne l’est pas, c’est un escroc… Pourquoi un éboueur ? Mais parce que le romancier, le vrai, va chercher ses sujets dans les poubelles. »
Plus tard, il se reprochera ce rendez-vous raté. Mais dans le tourbillon qui l’emportait après le joli mai de 68, il y eut tant d’oiseaux de passage, connus ou inconnus, Alphonse Boudard, Pierre-André Boutang parlant d’Armand Robin, Jean-Pierre Enard, Philippe Sollers et d’autres, que les regrets étaient mis en réserve pour les vieux jours. Et puis, quand on accompagne Bukowski aux courses, qu’on se dispute avec lui à propos d’Hemingway et qu’on se réconcilie, ça vous console de quelques déceptions.
Dans ce tour d’horizon étourdissant où l’on voit Guégan pisser dans la maison natale d’Hemingway, découvrir l’Amérique de Michel Mohrt, dormir sous le même toit que Rimbaud, deux femmes sont évoquées : la romancière Florence Delay qui fut la Jeanne d’Arc de Bresson et, à ma grande surprise, Betty Duhamel que j’avais connue en 1976 lorsque l’Atelier du Gué publia son premier livre Les nouvelles de Lisette. A-t-elle parlé à Gérard Guégan de son roman Gare Saint-Lazare dans lequel il est question d’un jeune Nicolas qui n’est autre que Patrick Modiano ? Je lui poserai la question le 5 octobre lorsqu’il viendra recevoir à Rivesaltes le prix des Vendanges littéraires.

Bernard Revel

 

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