Kessel-Druon si proches si différents
/image%2F0279781%2F20230424%2Fob_816e7c_kessel-druon.jpg)
« Les partisans. Kessel et Druon une histoire de famille » par Dominique Bona de l’Académie française.
Editions Gallimard, 523 pages, 24 €.
Ils sont trois à franchir dans la nuit le massif des Albères sous la conduite de José le Catalan, en cette avant-veille de Noël 1942. Ainsi commence le livre de Dominique Bona. L’aîné c’est le célèbre grand reporter et écrivain Joseph Kessel, dit Jef, 45 ans, « deux millions de lecteurs ». L’une de ses maitresses l’accompagne. Une célébrité, elle aussi : la chanteuse Germaine Sablon dont le frère Jean est une star internationale. Le troisième est un jeune homme de 24 ans, Maurice Druon, fils naturel de Lazare Kessel, frère cadet de Joseph, comédien prometteur qui s’est suicidé à 21 ans.
Après la défaite de 1940, l’oncle et le neveu se retrouvent sur la Côte d’Azur, hésitant à s’engager, rechignant à « aller servir chez les Anglais ». C’est Germaine qui fera le premier pas en entrant dans la Résistance en juillet 41. Déjà, pendant la « drôle de guerre », elle s’était enrôlée comme infirmière dans une unité médicale franco-anglaise. Son courage sur le front de l’Est lui avait valu la croix de guerre avec étoile de bronze. Kessel et Druon la rejoindront dans le réseau Carte, tout en menant parallèlement une sorte de Dolce Vita dans les cabarets où, « entre champagne et vodka » Joseph, « incorrigible noceur », drague des filles en s’amusant « à casser des verres et d’en manger les débris ».
/image%2F0279781%2F20230424%2Fob_140f5d_kessel-germaine-sablon.jpg)
C’est après le débarquement des alliés en Afrique du Nord qu’ils décident enfin de s’évader par l’Espagne avec l’aide d’un contact à Perpignan : Lucien Billès. Ils arrivent à Londres en janvier 43. Joseph et Maurice rêvent d’avoir enfin une part active dans le conflit. Mais c’est avec les mots qu’ils combattront. Kessel devient « gaulliste pour la vie » après avoir été reçu par l’homme du 18 juin qui lui conseille : « Écrivez sur la Résistance ». Dès lors, vedette incontestée de France, le quotidien des Français de Grande-Bretagne, « sa plume est devenue une arme » au même titre que la voix « emphatique » de Druon, engagé, grâce à son oncle, dans l’émission de la BBC, « Les Français parlent aux Français ». Le whisky et la vodka – trois carafons par jour pour Kessel – coulent à flots. « Oui, on dansait, dira Maurice Druon. On dansait pour se sentir vivant, et sentir quelqu’un de vivant contre soi ». Cela n’empêche pas l’oncle de commencer à écrire un roman qui deviendra « L’armée des ombres » et le neveu de rédiger la préface, jugée « ampoulée », d’un manuscrit anonyme qui aura un grand retentissement sous le titre « Le Silence de la mer ».
/image%2F0279781%2F20230424%2Fob_cea5d3_germaine-sablon.jpg)
Que fait Germaine Sablon pendant ce temps ? Elle chante. Elle file le parfait amour avec Jef. Mais surtout « elle veut prendre une part active sur les champs de bataille ». En mai 1943, André Gillois, à la recherche d’un indicatif pour une nouvelle émission de radio, entend au Petit Club français la chanteuse Anna Marly fredonner un vieil air russe. C’est exactement ce qu’il lui faut. Germaine, de son côté, est en quête d’une chanson sur la Résistance pour les besoins d’un film. Elle convainc Kessel de mettre des paroles sur cette musique qui plait tant à Gillois. L’oncle et le neveu s’isolent dans le Surrey avec elle. Germaine écrit sur un cahier d’écolier les mots qu’ils dictent. En deux heures, le 30 mai 1943, le Chant des Partisans est né. Germaine est la première à enregistrer la chanson qui deviendra l’hymne de la Résistance.
Quelques mois après, comme Joséphine Baker, elle rejoint en Tunisie les ambulanciers franco-anglais. Kessel lui en veut d’être partie. Il se consolera avec une Irlandaise, Michele, qui deviendra sa femme pour le meilleur et surtout pour le pire. « Son ange du malheur » écrit Dominique Bona. Mais il ne supporte plus d’être « parmi les planqués de l’arrière »et, grâce à ses relations, est engagé à 46 ans dans l’escadrille Sussex pour effectuer au-dessus de la France des missions nocturnes. Pendant ce temps, Germaine débarque à Naples pour participer à la « sanglante et meurtrière » campagne d’Italie. Quant à Maurice Druon, après deux années « en marge des combats », il ne verra la guerre qu’en tant qu’envoyé spécial du Parisien libéré, rejoignant, sur le front de l’Est, au volant d’un cabriolet de sport, la Division Brosset. « Du trio parti de France en décembre 1942 pour rejoindre Londres », Germaine Sablon, « la plus décorée des artistes de variétés », peut « tête haute supporter la comparaison », note Dominique Bona. Pourtant, elle s’efface de la vie de Kessel comme elle s’effacera peu à peu du monde de la chanson.
Les années de guerre occupent la première moitié de ce livre foisonnant qui fourmille d’informations et de personnages. La deuxième partie est consacrée aux destins parallèles de Kessel et Druon, aussi proches par leurs succès que différents dans leurs styles de vie. Druon aime la vie de château, le luxe, les plaisirs raffinés. Kessel met des vêtements usés, se sent bien partout, se moque de la qualité des alcools qu’il engloutit. Son neveu le surnomme « Toltoïevski » parce qu’il porte en lui, de ses origines russes, un mélange d’ombre et de lumière. Dans ses périodes noires, Kessel se compare lui-même à « un sac de cendres ». Pourtant, « ils ne peuvent vivre sans se parler, sans s’embrasser, sans prendre des nouvelles l’un de l’autre. Cela s’appelle s’aimer », souligne Dominique Bona.
Journaliste star de France Soir, Kessel parcourt le monde d’Israël à l’Afrique noire en passant par l’Afghanistan, produisant des reportages qui font date et des livres (« Les Cavaliers », « Le Lion ») unanimement célébrés. La réussite de Druon n’est pas moins éclatante : prix Goncourt pour « Les grandes familles » et surtout immense succès mondial des « Rois maudits ». Tous deux se retrouveront à l’Académie française mais Druon en deviendra le secrétaire perpétuel et son ambition le poussera même au poste de ministre de la culture de Pompidou.
Au terme de cette « histoire de famille » menée par la plume précise et admirative de Dominique Bona, on ne peut qu’être époustouflé par le destin hors du commun de deux hommes d’un autre temps, si proches, si différents. Et ému par celui d’une grande chanteuse oubliée : Germaine Sablon.
Bernard Revel
/image%2F0279781%2F20230424%2Fob_090d86_bona-1.jpeg)
Née à Perpignan en juillet 1953, fille de l’écrivain Arthur Conte, Dominique Bona a écrit plusieurs romans dont « Le manuscrit de Port-Ébène », prix Renaudot 1998, et de nombreuses biographies. Elle est, en 2013, la huitième femme élue à l’Académie française.
(Photo F. Mantovani / Gallimard)
/image%2F0279781%2F20230425%2Fob_781600_bona-couv.jpeg)
Photos de haut en bas :
- L'oncle et le neveu : Joseph (à droite) et Maurice.
- Joseph et Germaine en 1935.
- Germaine Sablon interprétant le Chant des Partisans.