La Neuvième de Boro
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Boro, Est-Ouest par Franck & Vautrin
Fayard Grasset, 435 pages, 22 €
36 ans que ça dure et on s’en lasse pas. 36, tenez c’est marrant, comme les congés payés et le début de la guerre civile espagnole. Soit ces années trente terriblement instables et inflammables, foutrement politisées, au cours desquelles le lecteur fera la connaissance de Blèmia Borowicz, alias « Boro pour la signature », reporter photographe. Un Hongrois à Paname, plus ou moins inspiré de l’emblématique figure de Robert Capa. À ceci près que Boro ne finira pas déchiqueté par une mine antipersonnel en Indochine en mai 54 comme Capa. Aux meurtrières convulsions du XXe siècle il survivra, lui et ses deux acolytes Magyars : Béla Prakash et Pierre Pázmány, trio métèque aux commandes de l’agence photo Alpha-Press.
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36 ans que ça dure, disions-nous, et pour cause : le premier tome des aventures de Boro sort en 1987. Une vraie paye ! Mitterrand n’a même pas encore fini son premier septennat et Le Borgne multiplie les bons mots pour exister politiquement : les séropositifs parqués dans un sidatorium et les chambres à gaz vues comme un point de détail de l’Histoire. C’est dans ce contexte de révisionnisme alimentant tous les remugles xénophobes que les écrivains Dan Franck et Jean Vautrin signent à quatre mains La Dame de Berlin, opus inaugural de l’épopée borowiczienne.
On n’oublie pas le troisième larron : le dessinateur Enki Bilal à qui échoira le privilège de gouacher de sa patte inimitable les couvertures des différents tomes. Dès le départ, le ton y est. Les aventures de Boro, reporter photographe ont tout du calibre des grands feuilletons romanesques et populaires, instruits et généreux. En trois mots : impossibles à lâcher. Cavalcades enfiévrées et amours éparses dans une Europe au bord de la crise de nerf, Boro est partout tel un James Bond apatride de gauche : en France, en Allemagne, en Espagne. Allergique aux flingots mais pas pacifique pour autant, muni de sa canne et de son Leica, le boiteux ira globetrotter jusqu’aux Indes et aux États-Unis. La géopolitique est cette boussole épileptique qui le maintient en mouvement et nous en haleine. Être là où l’Histoire produit ses brutales accélérations. Être là pour témoigner en réglant sa focale. Être là pour une ultime nuit d’étreintes avec son seul vrai amour : sa cousine Maryika.
Pour ceux qui ont manqué le train, on récapitule : La Dame de Berlin sort en 1987, Le Temps des Cerises en 1990, Les Noces de Guernica en 1994, Mademoiselle Chat en 1996, Boro s’en va-t-en guerre en 2000, Cher Boro en 2005, La Fête à Boro en 2007 et La Dame de Jérusalem en 2009. Le dernier, paru en 2022, s’intitule Boro, Est-Ouest.
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Sur la couverture, toujours admirablement servie par Bilal, un Boro aux tempes grisonnantes s’affiche prisonnier d’une ceinture de barbelés. Derrière lui, une silhouette gracile en robe blanche plaque des accords sur les touches évanescentes d’un invisible piano. Il s’agit de Lara Musil, personnage féminin de cette neuvième édition, musicienne virtuose qui aura eu le malheur de naître dans le décor paranoïaque de la RDA.
Reste que Boro, Est-Ouest porte le poids d’une certaine tristesse. Il s’ouvre sur un poignant Vautrin blues signé du seul Dan Franck. C’est que Jean Herman, alias « Jean Vautrin » (photo ci-dessous), le polareux loufoque « au pentu tarin » a cassé sa pipe en 2015. Orphelin, Boro n’aurait pas dû survivre au trépas d’un de ses géniteurs. Surtout que le dernier tome datait de plus de dix piges. On sait les lectorats labiles et soumis à certaines lois de l’érosion. Mais faut croire que le Hongrois n’était pas encore prêt à finir boulevard des allongés. « J’ai écrit cet opus, Boro, Est-Ouest, seul, nous confie Dan Franck. L’œil et la conscience de mon ami de plume et de cœur, mon complice de tant d’années, de tant de colères sociales, de tant d’espoirs, m’ont terriblement manqué. (…) Nous partagions la même vision du monde (…) Nous divergions sur un seul point : Jean voulait que Boro meure à la fin de ses aventures. On s’était tracé un horizon : cinq tomes, le dernier sur les barricades de mai 68. Voici le neuvième. Nous n’en sommes qu’à la naissance du mur de Berlin. C’est dire que l’exercice nous a dépassés. »
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De fait, ce neuvième tome ne commence pas en Allemagne mais à Buenos Aires au tout début des années 60. Boro a été approché par les services secrets israéliens pour photographier l’oreille de l’Obersturmbannführer SS Adolf Eichmann exilé incognito en Argentine. L’esgourde du nazi, planificateur avec d’autres de la « solution finale », n’a rien d’une blague : il s’agit pour les Juifs de s’assurer, avec ce moyen anthropométrique, de l’identité de l’ancien dignitaire nazi. Le génie des Boroest tout entier contenu dans cette première séquence : soit un savant mélange de la grande et petite Histoire, de personnages fictifs et d’autres bien réels. Comme la figure d’Adolphe Kaminsky, ancien résistant et photographe, né en 1925 et décédé récemment en janvier 2023. Kaminsky fut réputé pour ses talents de faussaire. Ses cartes d’identité et passeports artisanaux, produits avec une précision redoutable, ont sauvé la mise à bon nombre de résistants de tous lieux et époques : « Dans l’ombre, il fabriquait toujours des faux papiers pour les causes qu’il défendait : les Espagnols pourchassés par Franco et les militants et sympathisants du FLN traqués par la police française. Après la guerre, il s’était occupé des activistes juifs recherchés par les Anglais en Palestine. »
Surveillé de près par les pandores pour son soutien au FLN, Boro doit une énième fois ficher le camp de l’Hexagone. Pour garantir sa fuite, Kaminsky entend relever un défi : lui confectionner un passeport helvétique, réputé inimitable. La suite relève-t-elle de la fiction ou de la réalité ? On s’en tamponne le coquillard ; à ce niveau-là d’expertise, seule la geste romanesque compte.
Sébastien Navarro