Femmes au bord de l’abîme nucléaire
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Les mauvaises épouses de Zoé Brisby
Editions Albin Michel – Mars 2023 – 330 pages
1952, Las Vegas, Etat du Nevada, à deux pas de la Vallée de la Mort…
Summer est l’épouse docile et respectable de Edward Porter, directeur d’une base militaire travaillant sur la bombe atomique. Summer a suivi son mari dans le désert. Elle s’est fondue dans le paysage rassurant d’Artemisia Lane, une bourgade aseptisée, composée de villas au confort dupliqué. Un genre de Corons, en plus cossu. Les femmes amidonnées s’occupent consciencieusement de leurs maris, fort occupés par des recherches auxquelles, admiratives, elles ne comprennent pas grand-chose. Plus rivales qu’amies, elles se chargent, avec un enthousiasme de bon ton, de l’animation de leur petite société bourgeoise. Chacune à tour de rôle organise le barbecue atomique qui lui permettra de prouver ses talents de maîtresse de maison et d’arborer la robe atomique qui fera pâlir les autres de jalousie.
Tous les matins, Summer se lève la première, se pomponne pour ne pas décevoir un mari dont elle dépend et qui le lui rappelle régulièrement. Obéissant au même rituel quotidien, elle prépare le petit-déjeuner préféré d’Edward, avec ses œufs, son bacon et ses pancakes à la bonne température. Chaque jour, elle le regarde partir non sans avoir préalablement ajusté son nœud de cravate, épousseté son chapeau.
Jusqu’au jour où débarque à Artemisia Lane un nouveau couple, Harry et la belle Charlie. Celle-ci ne tarde pas à alimenter les ragots. Elle fume, écoute du rock’n roll, porte des escarpins rouges scandaleux et des chemisiers un peu trop échancrés. Plus grave aux yeux des mégères apprivoisées, elle semble ne pas vouloir se mêler au groupe. La discrète et observatrice Summer comprend alors que quelque chose ne tourne pas rond chez ses nouveaux voisins…
Jusqu’ici, on pourrait se croire dans un roman-photo et être tenté de passer son chemin. D’autant que l’écriture de la première partie du roman est très simple, bien trop dépourvue de relief pour que ce ne soit pas délibéré. Etrangement, le style reflète la vie atone de ces « bonnes » épouses. Et puis cela évolue au fil des chapitres, car le lien qui se tisse entre Summer et Charlie va tout chambouler. Les personnages, bons ou mauvais, s’avèrent complexes, l’atmosphère devient étouffante et l’on retient son souffle jusqu’à une fin qui libère autant qu’elle questionne.
Car si les personnages sont fictifs, le cadre du roman est bien réel.
Dans cette région des Etats-Unis, au début des années cinquante et jusqu’en 1992, le NTS (Nevada Test Site) a procédé à des essais nucléaires hors sol de très grande envergure. Il en détient le record mondial sur un même site. En pleine guerre froide, l’obsession de l’Amérique était d’assurer sa suprématie par la dissuasion, en grande protectrice de la démocratie. Dans sa crétine naïveté, feinte ou pas, elle a exposé une population immense aux radiations, poussant la folie jusqu’à faire des explosions une attraction touristique majeure de Las Vegas.
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Venez bonnes gens, admirez donc nos magnifiques et gigantesques champignons, vibrez dans leur lumière, sentez leurs souffles chauds, applaudissez ces feux d’artifice incomparables, et finissez la nuit au casino… L’essai baptisé « Dirty Harry », le 19 mai 1953, s’est soldé par les pires retombées radioactives jamais enregistrées, jusque dans l’Utah voisin.
Les mauvaises épouses est un roman haletant, angoissant, qui parle de liberté, d’émancipation des femmes, de lutte contre le pouvoir des dominants, contre la manipulation des masses, contre le mensonge assassin des politiques. Un roman qui laisse un goût métallique dans la bouche, mais dont on termine la lecture à regret.
Zoé Brisby est historienne de l'art et écrivaine. Son premier roman, La solitude du gilet jaune / J'y suis, j'y reste est d'abord paru en ebook puis, en mai 2017, chez City Editions. En 2018, elle devient lauréate du Mazarine Book Day avec son deuxième roman L'habit ne fait pas le moineau, un beau succès numérique. Les mauvaises épouses est son septième roman, écrit durant le confinement et sans doute le plus empreint de gravité.
Sylvie Coral