Serge Rezvani : pour Lula et pour nous
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Il est entré dans ma vie en 1973, une époque où je me demandais ce que j'allais faire de la mienne. Lui, il m'a raconté la sienne. Il avait un talent fou pour cela. En ce temps-là, il vivait au milieu des châtaigniers, dans une vieille maison au fond d'un vallon du massif des Maures. Loin de tout. Heureux.
L’amour lui est tombé dessus à 22 ans. Jusque-là, ce fils d'un émigré russe, après une enfance malheureuse, avait galéré dans des chambres sordides sous les toits de Paris. La peinture était sa passion. Ses tableaux tentaient de créer ce qu'il ressentait comme un manque insupportable dans sa vie : le bonheur.
Un jour de 1950, il rencontre une belle jeune femme de 19 ans. Et tout est différent. Elle s'appelle Danièle. Il l'appelle Lula. Tout de suite il sait : « Non, je ne lâcherai plus jamais sa main ». L'histoire de Serge Rezvani se confond désormais avec cet amour exclusif partagé pendant cinquante ans.
Dans « Les Années Lula », son deuxième livre, il raconte dix-sept ans de leur vie, « dix-sept ans sur une balançoire » écrit-il, dans un mélange joyeux d'époques et de lieux, entre Paris et le Midi, du peintre qu'il fut à l'écrivain qu'il devient peu à peu. Lula est le soleil de ces pages. Il lui dit : « Tu vois, je crois qu'avant de te connaître ma p'tite Martienne, j'étais tout simplement en train de devenir fou ».Elle le sauve. Elle le transforme. « Lula, mon radeau, ma voile et mon gouvernail ». Il la chante, il la contemple, il la déshabille, il la regarde dormir. « Ma Lula de tous les temps », lui dit-il. « Tu vois j'aimerais qu'on comprenne que l'amour ne peut exister que libre... je parle de l'amour rieur, sensuel, en continuelle improvisation, fragile, sans avenir ni passé, quelque chose qui survit par miracle, qui s'invente seconde par seconde, comme une respiration inquiète. » Quelques pages plus loin : « C'est ainsi que l'amour projette les couples hors du temps, dans des étirements et des contractions invraisemblables. Les heures n'ont aucun sens, ni les ans... »
Mais le temps nous attend au tournant. J'ai laissé Rezvani et Lula à « La Béate », leur « île » déserte des Maures où ils abordèrent un soir, au hasard d'une folle virée en moto : « Nous avons tout de suite senti que jamais plus nous ne pourrions-nous arracher à ces vallées ». A la fin du livre, Lula dort à ses côtés. « Elle respire dans un monde paisible hors de ma portée ». Lui, il n'arrive pas à dormir. Il pense à sa peinture devenue de plus en plus désespérée alors qu'il devenait de plus en plus heureux. Elle « était le reflet en noir de notre bonheur ». Lula dort. Il la regarde. Et il écrit : « Lula pour moi ce n'est pas des souvenirs, c'est le présent en équilibre au bord d'un très court lendemain, lendemain de rien, informe... »
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Les années ont passé et j'avais de temps en temps, comme tout le monde, des nouvelles des amoureux de La Béate à travers livres (« Le testament amoureux », « L’amour en face »), chansons (« Le tourbillon », « J'ai la mémoire qui flanche ») que rendirent célèbres Jeanne Moreau, poèmes (« Elégies à Lula »), pièces de théâtre. Il y avait toujours une valeur sûre, là-bas, dans les Maures.
« Il m'est arrivé, certains soirs, alors que Danièle, tout en lisant, écoutait un quatuor de Beethoven, étendue parmi les coussins du divan (...) la chatte sur les genoux et le chien couché de son long à ses pieds, oui, il m'est arrivé souvent de sortir dans la nuit sous les palmes de la terrasse pris soudain d'une sorte d'irrésistible sanglot de ce trop de bonheur. »
Rezvani écrit ces lignes dans « Le roman d'une maison ». Pourtant, lorsque ce livre paraît en 2001, tout a basculé. Le paradis est devenu enfer. Le 11 août 1999, jour d’éclipse solaire, un neuropsychiatre tue le bonheur : Lula est atteinte de la maladie d'Alzheimer. Elle a soixante-dix ans. Il en a soixante-treize. Il n'y a plus d'amour heureux. Rezvani se retrouve seul avec une femme qu'il aime et qui devient de plus en plus une étrangère. Après tant de pages lumineuses baignées d'un amour qui avait triomphé des épreuves du temps, Rezvani, poète du bonheur, fait dans « L'Eclipse » la chronique douloureuse d'une plongée sans espoir au bout de la nuit. « A chaque instant maintenant je savais qu'elle était bien finie la douce nonchalance de nos moments ensemble, que j'étais seul dorénavant, seul sans elle, bien qu'avec elle encore, oui bien seul pour la première fois depuis cinquante ans. » Il crie, il pleure, il se met en colère, il lui parle, la caresse, la gronde. Il se bat. « C'est mon dernier lieu de lutte que ces pages ! » Il se décourage. Sont-ils « punis d'avoir été trop amoureusement unis » ? Il l'aime toujours. « Oui, je suis fou d'elle telle qu'elle était, elle me manque, et d'écrire ces pages ne fait qu'accuser ce manque. Tu ne les liras pas, mon amour ! » Elle a peur dans sa nuit. Elle gémit. « Je veux tellement vivre ! » murmure-t-elle. Il la prend dans ses bras. « Dors ma chérie, dors... » Il n'ira pas plus loin dans le récit. « Il n'y a pas de mots pour dire ce qui ne peut se dire... Alzheimer tue les mots... » Lula meurt en décembre 2004. « Je suis amputé. Je ne refais pas ma vie, je la continue autrement », écrit-il lorsqu’il épouse Marie-José Nat, sa dernière compagne qui décède en 2019.
Serge Rezvani a passé le 23 mars dernier le cap des 95 ans. Dans un album enregistré à cette occasion, Dominique A, Cali, Vincent Dedienne, Léopoldine HH, Philippe Katerine, Jeanne Moreau et lui-même interprètent ses chansons inédites. Des « chansons pour Lula ». Pour nous.
Bernard Revel