Destins croisés d’exilés espagnols
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« Francisco Ortiz Torres, Honor y Gloria » de Nicole Yrle
Cap Béar éditions, 283 pages.
« Le camp oublié des Espagnoles, Couiza-Montazels 1939 »
Préface d’Olivia Ruiz. Balzac éditeur, 183 pages.
La vie relie parfois des circonstances qui, dans un roman ou dans un film, paraitraient trop « fabriquées » pour être vraisemblables. C’est au moment où je lis, l’un après l’autre, « Francisco Ortiz Torres » de Nicole Yrle et « Le camp oublié des Espagnoles » de Georges Chaluleau que ma route croise, 55 ans après notre dernière rencontre, celle de Delphine.
J’avais 20 ans. Je l’aimais bien Delphine. Je l’avais connue chez sa cousine à Lézignan. Un jour, j’étais allé chez elle à Carcassonne où elle vivait avec ses parents d’origine espagnole. J’avais été accueilli chaleureusement, comme quelqu’un de la famille. Carmen la mère, Tommy le jeune frère étaient plein d’attention pour moi et Tomàs le père, dans son fauteuil, visage pâle émacié, regard profond, m’adressait un sourire bienveillant. Delphine ne tenait pas en place tout en ayant avec sa mère une discussion animée qui me faisait tourner la tête. Elle allait de temps en temps près de son père, posait le bras sur ses épaules ou remontait une couverture sur ses genoux.
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Cette famille me plaisait. Je sentais dans leurs regards, dans leurs gestes, dans leurs expressions, une tendresse dont le père était le centre. J’ai appris par la suite que, républicain communiste entré en France dans le flot de la Retirada, résistant pendant la guerre, Tomàs Martin fut torturé par la Gestapo et déporté à Mauthausen. Il est mort deux ou trois ans après ma visite. A cette époque-là, j’avais cessé depuis longtemps toute relation avec Delphine. Je ne l’ai d’ailleurs jamais revue.
Et voilà qu’après tout ce temps, c’est sa voix que j’entends au téléphone. Des souvenirs sont remontés. Elle me parle de sa mère morte en avril 2022 à l’âge de 99 ans. « Carmen Martin Torres, l’ultime “guérillera“ de l’Aude, nous a quittés » avait écrit La Dépêche dans l’article que j’ai retrouvé sur Internet et qui m’apprend que la mère de Delphine, après avoir participé à la guerre civile espagnole, être passée par les camps français de la Retirada, avait été, durant la guerre mondiale, agent de liaison de la Cinquième brigade de “guérilleros“ de l’Aude dont Tomàs Martin était l’un des chefs.
De la guerre d’Espagne à Mauthausen
La guerre d’Espagne, la Retirada, les camps du mépris, la résistance, la déportation, tout ce tragique bloc de notre histoire dans lequel m’ont plongé les livres de Nicole Yrle et de Georges Chaluleau, vecteurs de tant de souffrances passées, devient soudain très proche, à travers la voix douce, inchangée, de Delphine, comme si elle venait, non pas de mes 20 ans mais de ce temps-là.
Et comment ne pas être troublé par ce nom de Torres reliant Carmen à Francisco, nés tous deux en Andalousie, elle à Algesiras, lui dans un petit village de la Sierra Morena. Elle a 13 ans lorsqu’éclate la guerre civile, il en a 16. Ouvrier agricole, il rêve des changements que promet la toute jeune République et, déterminé, dit à son père : « Je travaille comme un homme ! Je veux me battre comme un homme ! »
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Il sera, pendant trois ans, de toutes les batailles, au sein de la Troisième Brigade mixte, à Madrid, dans l’enfer de Brunete, dans les offensives désespérées de l’Èbre, sur le front du Segre, enfin à Barcelone, dernière étape avant l’exil pour ce capitaine de 18 ans qui, avec des milliers de camarades, se retrouva à Saint-Laurent de Cerdans dont la population se montra solidaire. Il en fut tout autrement au camp de Septfonds où « il n’arrivait pas à croire qu’on allait les retenir prisonniers en ce lieu sinistre et menaçant, comme s’ils étaient des ennemis ».
D’un camp à l’autre, de tentatives d’évasion en travaux forcés, jamais résigné, le bouillant jeune homme se retrouva au moment de la Campagne de France, dans des circonstances que Nicole Yrle n’a pu élucider, sous l’uniforme français jusqu’à la débâcle qui fit de lui, à nouveau, un prisonnier, dans des camps allemands cette fois, pour finir, le 3 avril 1941, dans celui de Mauthausen. Il connut l’enfer pendant quatre ans, survivant parmi les morts, physiquement détruit mais gardant toujours une faculté d’adaptation et une volonté de résistance qui, s’appuyant sur la solidarité entre Espagnols, triomphèrent de toutes les épreuves. Bien après la guerre, Francisco Ortiz Torres deviendra un passeur de mémoire. Il s’est éteint en 2013, à l’âge de 94 ans. Et à leur tour, son fils Juan Francisco avec sa guitare, et Nicole Yrle dont il faut souligner l’immense travail de recherche restitué par une plume sensible, se font les talentueux passeurs de sa mémoire.
Des femmes et des enfants
Une mission qu’accomplit aussi, avec la précision du journaliste et l'empathie de l'humaniste, Georges Chaluleau en arrachant à l’oubli le camp de Couiza-Montazels dans l’Aude où furent internés, de février 1939 à avril 1940, 600 femmes espagnoles et leurs enfants.
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Et à nouveau, en lisant le témoignage d’Élisa Reverter, 21 ans, je pense à Carmen Martin Torres qui, en septembre 2016, avait raconté, sur la scène du Théâtre dans les Vignes à Couffoulens, près de Carcassonne, des fragments de vies d’exilés espagnols. Élisa fut la seule, semble-t-il, à tenir un journal de sa détention dans cette usine de chapeaux désaffectée où, dès l’arrivée du convoi humain conduit par les gendarmes, dans le gel de la nuit, elle eut un aperçu de l’hospitalité française : « Les enfants pleuraient, les plus petits geignaient et quand l’une de nous s’arrêtait exténuée ni les plaintes ni les pleurs n’y faisaient rien. Les sifflements de toujours avec “allez, allez !“ accompagnés de cris et de coups de crosse étouffaient nos lamentations ».
La faim, le froid, la crasse, la promiscuité, les maladies, les sévices, rien n’est épargné aux pauvres femmes considérées comme « le bas-fond de la société espagnole » et soumises au « zèle autoritaire »d’un médecin militaire.
Georges Chaluleau décrit dans le détail le fonctionnement du camp, le comportement des gendarmes, le quotidien des femmes résignées, désespérées mais aussi dignes et, parfois, se rebellant. Lorsqu’elle quitta cet « enfer », Elisa Reverter alla travailler à Carcassonne avec le photographe catalan Agusti Centelles, lequel était un proche de Tomàs Martin. Ainsi se font les rencontres sur les chemins de l’exil.
Bernard Revel
Photos de haut en bas :
- Carmen Torres Martin en 2016.
- Nicole Yrle et Juan Francisco, fils de Francisco Ortiz, au Centre espagnol de Perpignan.
- Le journaliste et écrivain Georges Chaluleau.