Déserter… toutes les guerres
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Déserter de Mathias Enard (Photo Marc Melki)
Actes Sud, 254 pages.
Deux courts récits de Mathias Enard tissés l’un dans l’autre. Il y a celui du soldat qui retrouve les terres de son enfance. Sommes-nous en Grèce dans les années 40, en Catalogne dans les années 30, dans les Balkans des années 90, en Ukraine aujourd’hui ? Peu importe. Il y a des bruits d’avion au loin, une mer qui scintille, des montagnes odorantes, des olives, des pierres, une femme fuyant la folie des hommes, un âne obstinément vaillant. Et l’espoir d’une rédemption pour le soldat.
Par ailleurs, il y a un congrès de mathématiciens à Berlin un certain 11 septembre du début de notre siècle. La narratrice est une historienne des sciences qui découvre que le théorème qu’elle utilise pour résoudre l’énigme de la vie (et de la mort) de son père resté fidèle jusqu’au bout à ses convictions communistes et à qui le congrès rend hommage, a trop d’inconnues. Et que sa mère, célèbre femme politique allemande « passée à l’Ouest », est une inconnue de plus dans cette intrigante équation.
« J’ai pensé les deux récits qui s’entrelacent dans Déserter un peu comme les courbes que peut faire une sinusoïde. Si on pouvait mettre une aiguille pour passer à travers ces différentes courbes qui se répètent, on ferait communiquer des morts et des vivants, mais aussi des moments et des lieux qui paraissent sans relation les uns avec les autres. Et il n’y a que la littérature qui peut faire ça. » C’est ainsi que Mathias Enard parlait de son roman dans Le Monde en novembre dernier.
On peut aussi faire confiance à ses talents de musicologue pour avoir construit son texte comme une partition qui emporte le lecteur. Moins savante, la lectrice que je suis a entendu chanter Francis Cabrel qui « aime à mourir » une femme qui « n’a qu'à ouvrir l'espace de ses bras pour tout reconstruire » et qui a « dû faire toutes les guerres pour être si forte aujourd'hui ... toutes les guerres de la vie. Et l'amour aussi ».
Avec Déserter, Mathias Enard ne nous conseille pas de rendre les armes. Bien au contraire. Mais de croire encore et toujours au pouvoir du récit. Et il le fait avec un talent bien armé.
Carole Vignaud
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Né en 1972, Mathias Enard a étudié le persan et l’arabe et fait de longs séjours au Moyen-Orient. Il vit à Barcelone.
Ses romans sont publiés chez Actes Sud : La Perfection du tir (2003, prix des Cinq Continents de la francophonie), Remonter l'Orénoque (2005), Zone (2008, prix Décembre, bourse Thyde-Monnier SGDL, prix Camdous, prix Candide, prix du Livre Inter 2009, prix Initiales), Parle-leur de batailles de rois et d'éléphants (2010, prix Goncourt des Lycéens, prix du Livre en Poitou-Charentes), Rue des voleurs (2012, prix Liste Goncourt / Le Choix de l'Orient, prix littéraire de la Porte Dorée, prix du Roman News), Boussole (2015, prix Goncourt, prix Liste Goncourt / Le Choix de la Suisse), Le Banquet annuel de la confrérie des fossoyeurs (2020) et Déserter (2023).