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Publié par Bernard Revel

Poète, essayiste, conférencier, Gérard Salgas est décédé à Perpignan le 17 janvier. Né à Narbonne le 21 juillet 1932, il était agrégé de lettres classiques et avait enseigné au lycée Arago de Perpignan. Il était le frère aîné de la romancière Simone Salgas.
Hommage à un grand passeur d'art et de littérature.

Gérard Salgas et sa sœur Simone photographiés par Nicole Barthe chez les « Mille-poètes en Méditerranée » de Narbonne.

Gérard Salgas et sa sœur Simone photographiés par Nicole Barthe chez les « Mille-poètes en Méditerranée » de Narbonne.

Ils étaient trois, brillants élèves pétris de littérature, forts en thème et en dissertation, bûchant et bouquinant, au début des années cinquante, en classes d’Hypokhâgne à Montpellier. L’un venait de Sète. Il s’appelait Yves Rouquette. C’était le plus jeune. Les deux autres venaient du lycée Arago de Perpignan : Gérard Salgas, né à Narbonne, et Jean Soler, né à Arles-sur-Tech. Soixante ans plus tard, ils se sont retrouvés aux Vendanges littéraires de Rivesaltes, « croulants » magnifiques s’amusant du chemin parcouru et des circonstances qui les réunissaient une dernière fois.
Yves Rouquette, pionnier du mouvement occitaniste moderne, ardant écrivain bilingue, est mort en 2015. Jean Soler, auteur de livres majeurs sur les origines du Dieu unique, est mort en 2019. Tous deux m’étaient chers. Leurs écrits, leur amitié ont éclairé plusieurs étapes de ma vie et m’aident encore.

Gérard Salgas et Yves Rouquette aux Vendanges littéraires 2012.

Gérard Salgas et Yves Rouquette aux Vendanges littéraires 2012.

Gérard Salgas s’en est allé à son tour. Lorsque je suis arrivé à Perpignan en 1980, son nom m’est devenu tout de suite familier. D’abord parce qu’il était souvent question de lui dans les pages locales de L’Indépendant. Mais surtout parce que j’avais été bouleversé, à 20 ans et des poussières, par un roman « Le Goupil » dont l’autrice n’était autre que sa sœur Simone Salgas. Mon amour « platonique » pour Simone s’est prolongé dans les multiples activités qu’animait Gérard. Lesquelles étaient déjà fort anciennes. On m’a parlé d’une revue poétique ronéotypée mystérieusement intitulée « Rostre ». Michel Pinell se souvient d’avoir créé avec lui la toute première saison théâtrale de Perpignan, « Théâtre Action » qui accueillit notamment Peter Brook et Jérôme Savary. 

Mais c’est dans le cadre des « Livres en voix » de la librairie Torcatis que j’ai pu, à distance, voir à l’œuvre ce personnage qui m’intimidait. Il en était l’animateur, décortiquant un livre en termes clairs et rigoureux, non sans humour à l’occasion, laissant par moment à la comédienne Laetitia Costa, le soin d’en lire des extraits.
J’appris à cette époque que Gérard Salgas avait de solides bagages littéraires : agrégé de lettres classiques, il était professeur au lycée Arago - certains de ses élèves comme l’artiste peintre Gilbert Desclaux et mon collègue journaliste Jean-Claude Marre devinrent ses proches amis.
Grand lecteur de Claude Simon qu'il rencontra à plusieurs reprises, Salgas lui consacra deux conférences de haut niveau dont l’une a trait aux gens et aux lieux du Roussillon dépeints d’un style mordant par l’écrivain de Salses. Elles figurent dans l’essai « Claude Simon entre peinture et roman » qu’il écrivit pour la collection « Libre d’arts » publiée en 2010 par Roger Coste alors directeur de la librairie Torcatis.
Exégète, critique d’art, préfacier, passeur de littérature certes. Mais Gérard était plus que cela : il était poète. Au fil du temps, j’ai découvert ses œuvres, quelques recueils comme « Homorphée » et « Ville et tant de fois ma ville », et surtout les poèmes qu’il confiait à la revue « La Licorne d’Hannibal » publiée par le « Cercle des Authentiques Cabochards de l’If ». Une revue qui, autour de 2008, nous a enfin rapprochés.

Avec les Cabochards. De droite à gauche : Gérard Salgas, Alain Surre, Marc Espelta, Alain Mestres, Patrice Scattolin, Michel Gorsse, Isabelle Pujol, Bernard Revel.

Avec les Cabochards. De droite à gauche : Gérard Salgas, Alain Surre, Marc Espelta, Alain Mestres, Patrice Scattolin, Michel Gorsse, Isabelle Pujol, Bernard Revel.

Car Cabochard, je le suis devenu. Nous étions une bonne cinquantaine à nous retrouver régulièrement à la galerie de l’If, ville haute d’Elne, autour de la « reine-mère » Odette Traby. Que ce titre de noblesse ne vous abuse pas. Pas de hiérarchie entre nous. Ni dieu, ni maître, ni élève. Nous étions tous des camarades. Et Gérard Salgas devint le mien. Il n’était pas homme à faire des confidences. Bon vivant comme la plupart d’entre nous, il goûtait avec gourmandise jeux de mots et contrepèteries, entonnait comme nous du Charles Trenet ou du Léo Ferré, prêtait une oreille bienveillante à tout poème si modeste fût-il. Ceux de son cru qu’il disait à son tour cherchaient surtout à faire sourire, si bien que souvent nous échappait leur profondeur que nous découvrions en les lisant dans la revue. Le Salgas secret s’y révélait avec ses failles, ses passions, ses peurs et ses souffrances.
Fidèle des Vendanges littéraires de Rivesaltes, il vint présenter en 2011, avec le dessinateur Bernard Combes qui l’avait illustré, le livre « Divagalâmes » de Michel Gorsse, prix Odette Coste.
Il nous laisse des œuvres trop éparses, hélas, et la plupart épuisées comme « Bikini el foc dels Oceans »long poème mis en musique par le musicien Michel Maldonado pour un spectacle chanté par Gisèle Bellsola. Peut-être seront-elles rassemblées un jour. Peu soucieux de postérité, Gérard n’a-t-il pas préféré, au fond, au plaisir égoïste de publier celui, généreux, de transmettre, de partager, de faire découvrir. Sortir de l’oubli le poète narbonnais Pierre Marca, guider de plus jeunes que lui, comme Alain Surre et Isabelle Pujol sur les chemins de la poésie, cela ne rend pas célèbre. Mais quelle belle âme cela révèle ! Sans en avoir l’air, quelle leçon de vie il nous offre !

Gérard Salgas (deuxième à droite) en compagnie de Bernard Pivot, Philippe Georget, Bernard Combes et Javier Cercas, lauréats 2011 des Vendanges littéraires de Rivesaltes.

Gérard Salgas (deuxième à droite) en compagnie de Bernard Pivot, Philippe Georget, Bernard Combes et Javier Cercas, lauréats 2011 des Vendanges littéraires de Rivesaltes.

Moment émouvant, ce vendredi 26 janvier au crématorium de Canet, lorsque Bertrand Salgas revêtit, comme un ultime clin d’œil à son père, le tablier des Vendanges littéraires et que Marie-Stéphane lut un poème de sa mère Simone Salgas assise au premier rang : « Frère / grand frère amour / dans le quartier de notre enfance / les tambourins sont feuilles mortes / Au bout du champ un coquelicot a gémi ». Et Gérard semblait lui répondre avec ses propres vers facétieux par la voix inspirée de Nicole Barnoyer : « Et là, sur le trottoir, vous la reconnaitrez sous ses voiles de deuil et l’entendrez chantant mes vers tout en s’émerveillant : Salgas me célébrait du temps que j’étais belle ». Un « Poème à *** » qui se termine par ces mots deux fois prononcés : « Dieu, que la mort est jolie ! ... »

Bernard Revel

 

 

 

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